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Femmes aux cheveux blancs : mode ou révolution? - Dr Fabrice Lorin

Femmes aux cheveux blancs : mode ou révolution ?

 

 

Le point du vue du psy

 

 

Dr Fabrice Lorin

Psychiatre des hôpitaux

CHU de Montpellier

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Classiquement depuis des siècles, chez la femme les cheveux blancs signifient la ménopause, l’arrêt de la fécondité et de la sexualité. Ils évoquent le vieillissement voire l’image de la sorcière, une caricature de féminité. Les jeunes femmes restent encore souvent dans ce préjugé.

 

Depuis peu, ces préjugés disparaissent et  de belles chevelures argentées se déploient. Quand les femmes senior revendiquent la chevelure blanche, c’est qu’ elles ont des compétences remarquables, comme Christine Lagarde, Françoise Hardy ou Josiane Balasko. Elles ont alors une figure de matriarche , un archétype de mère savante mais sans sexualité.

 

D’où vient cette mode ? Je pense que la sortie en 2013 du film « Elsa reine des neiges » a joué un rôle important. Un personnage féminin complexe et vulnérable qui affiche une réelle beauté avec ses cheveux blancs. L’année suivante en 2014, sort la saison 4 de « Game of Thrones » avec Daenerys Targaryen, la mère des dragons, également auréolée de cheveux blancs. Amazon a remarqué que les ventes de kits de coloration argenté ont bondi de 533% en avril 2014 dès la sortie de la saison 4. Les deux films inaugurent un nouvel archétype féminin de jeunesse, de beauté, de subtilité aux cheveux blancs argentés. Après les cheveux rouges ou bleus, l’industrie du cinéma et de la mode devait innover.

 

Ajoutons Lady Gaga et Stromae sans oublier le blond platine de Marylin Monroe.

 

Sur le plan sociologique, cette revendication féminine apparait surtout chez les  femmes de catégorie CSP+ comme un choix psychologique, là où les femmes modestes avancent un argument économique, le coût des teintures toutes les 5 semaines.

 

Est-ce qu’afficher son âge c’est vivre dans l’être plutôt que dans le paraître?

Je ne crois pas. Si les femmes adoptent pleinement une acceptation de la nature et de l’effet du temps, alors ces femmes accepteraient la package du vieillissement : la prise de poids, les rides, la pilosité, le blanchiment des cheveux. Elles refuseraient les crèmes de jour et de nuit, les soins, l’esthéticienne etc.

 

Elles ont au fond une volonté de se distinguer et  je ne vois pas de différence avec d’autres dimensions esthétiques comme le tatouage ou le piercing. Un effet de mode. L’Oréal mise sur les couleurs argentées pour 2019.  

 

Alors est-ce un signe d’épanouissement ?

Les cheveux blancs c’est en sociologie l’inversion de stigmates. Je revendique ce qui était auparavant stigmatisé. Tout comme le Gay va revendiquer son homosexualité, l’antillais écrira un livre en créole, le breton appellera sa fille Rozenn etc.

 

Est-ce que l’affirmation identitaire est un épanouissement, une maturité psychique ? Non c’est juste une affirmation de l’individualisme et du narcissisme, ce qui est totalement dans l’air du temps.

Les chiffres de la psychiatrie montrent l’inverse. Les pathologies psychiatriques augmentent avec l’individualisme.

 

  *   Voyez-vous en consultation des personnes qui vivent mal le temps qui passe et pour lesquelles se colorer les cheveux est un moyen de rester jeune? Oui, les patientes ne viennent pas pour ce motif nous consulter, mais le vieillissement est au cœur des questions dans la Condition humaine, avec la mort. Doté d’intelligence, nous avons en cadeau l’anticipation des jours à venir et ce futur peut bien sûr être angoissant. Une patiente dépressive se laissera aller sur le plan esthétique, ce qui renforcera sa dépression et inversement, une reprise des colorations est un signe d’amélioration de l’humeur.

  *   Selon vous, arrêter de se colorer les cheveux, est-ce le signe d'un renoncement ou est-ce au contraire accepter  que son corps vieillit? Les deux ne s’opposent pas, accepter que son corps vieilli c’est renoncer à la beauté de la jeunesse pour privilégier d’autres richesses.

  *   Est-ce du coup un signe de vraie maturité? Aller davantage vers l'être que vers le paraître?  Être en accord avec soi-même? Les situations humaines sont plus nuancées et complexes. C’est vrai pour certaines femmes mais pour d’autres afficher une chevelure argentée est un nouveau look tendance à la pointe du paraitre.

 
Le judaïsme et la greffe d'organes - Dr Fabrice Lorin

Le judaïsme et la greffe d’organes

 

Dr Fabrice Lorin

CHU Montpellier

 

 

 

Il y a dans le judaïsme l’opposition entre 2 forces : le principe de ramener à soi et le principe de donner aux autres: le ‘Hesed la bonté la générosité 

 

Certains modèles de société poussent à tout ramener à soi. Le modèle ultralibéral va dans cette direction.

 

La question du don d’organes rentre dans la dialectique du don aux autres 

 

Le judaïsme est une vieille culture de 4000 ans. Une des plus vieilles et toujours vivante. Les autres ont disparu. 

Alors que peut amener le judaïsme, la Torah aux questions d’une société moderne du 21ème siècle ?

 

Nous ne pensons pas de manière éthérée, juste pour l’exercice et la jouissance de la pensée, ce que nous appelons une « expérience de pensée ». 

Nous pensons à partir de la bible hébraïque,  de la Torah ou ancien testament. Après il y a les débats entre Sages dans le Talmud au sujet de chaque verset de la Bible.

 

La question des greffes d’organes doit être divisée en trois catégories :
I- Don d’un donneur vivant
II- Don d’un donneur au stade de mort clinique : qu’est-ce que la mort ?
III- Don d’un donneur mort 

I-            Don d’un donneur vivant

 

Que dit la Torah ? 

1-   Un verset dit: « Ne reste pas indifférent devant le sang de ton frère » (Vayikra Lévitique 19:16) 

 

לֹ֥א תַֽעֲמֹ֖ד עַל־דַּ֣ם רֵעֶ֑ךָ

 

רֵעַ ami, frère



C’est un commandement une mitzva de non-assistance à personne en danger 

Le raisonnement va plus loin, il n’y a pas que la passivité de l’inaction. Laisser autrui souffrir c’est participer à sa souffrance , le sadiser directement. C’est participer activement à sa souffrance

 

2-   Pikouakh nefesh פיקוח נפש : sauver la vie (nefesh : l’âme animale, neshama : l’âme intellectuelle) 

 

Ce principe vient de Lévitique 18:5 « Vous observerez donc mes lois et mes statuts, parce que l'homme qui les pratique obtient, par eux, la vie: je suis l'Éternel »

L’homme doit rester vivant pour obéir aux lois de Dieu.

 

En pratique si une vie est en danger tous les principes du judaïsme sont mis entre parenthèses. 

Tous les interdits de Shabbat sont suspendus, toutes les règles de la casherout (manger du porc, du sang, du boudin) sont suspendues, tout est remis à plat. 

 

3- Dans Genèse 4:9, Cain pose une question à Dieu : « Suis-je le gardien de mon frère ? »

Le judaïsme répond « oui tu es le gardien de ton frère »

   

4- L’obligation de préserver l’intégrité du corps 

 

Mais il y a une contradiction entre sauver l’autre et préserver son intégrité corporelle

Maimonide : nous n’avons pas le droit de nous mutiler même pour sauver. 

Mais l’interdit de mutilation disparaît lorsqu’il faut sauver une vie. 

 

L’histoire se passe en Egypte au XVème siècle :

Le Radbaz était le grand rabbin d’Egypte sous la période du sultanat Mamelouk

Un juif est emprisonné par les mamelouks, le tyran prend alors en otage la communauté juive de la ville du Caire en disant « soit on coupe la jambe d’un juif de la communauté, soit on tue le captif ». Il n’y a pas de problème médical, mais la perversion d’un tyran mamelouk circassien abusant de son pouvoir et qui met par jeu en balance la vie d’un homme contre la jambe d’un autre homme. Les deux sont juifs.

Qu’a répondu la communauté juive à ce dilemme ? On a le droit de sacrifier un membre pour sauver la vie d’un homme. Ce principe est déjà retenu au XVème siècle

 

Pour le Radbaz, la personne qui met sa vie en danger (Safek Sakana) en faisant un don d’organe, est un « ‘Hassid chotè » (un zélé insensé). Mais ajoute également que si l’opération ne présente pas de danger pour le donneur, son don sera considéré comme une action généreuse toutefois (Midate ‘Hassidoute), mais non imposable. Ici l’injonction du verset Lévitique 19 :16 « Lo ta’amod ‘al dam ré’ékha » ne sera pas appliquée.

« Ne reste pas indifférent devant le sang de ton frère » (Vayikra Lévitique 19:16) 

Il sera donc permit de faire un don d’organe, lorsque celui-ci ne met pas en danger la vie du donneur (don de rein par exemple).

 

Les décisionnaires modernes se fondent sur ce raisonnement pour autoriser la transplantation d’un organe entre un donneur vivant pour sauver la vie d’autrui. A condition que le don soit sans danger pour la vie du donneur. Le don du vivant est donc autorisé mais la vraie question surgit lorsque la vie du donneur peut être mise en danger par le don. Il faut alors réfléchir au cas par cas et analyser les détails de la situation de greffe.

 

De manière générale, le don du vivant est autorisé.

 

 

II-         Don d’un donneur au stade de mort clinique

 

Nous avons 2 principes qui vont s’opposer : il est interdit de dégrader le corps d’un défunt. Pourquoi ?

 

Le corps est sacré. Il n’est pas simplement un objet de matière. Il est aussi le réceptacle de l’âme. « Lo taline nivlato ‘al ha’éts » (« tu ne laisseras pas séjourner son cadavre sur un arbre ») Deutéronome Devarim 21 : 23

« tu ne laisseras pas séjourner son cadavre sur l’arbre, mais tu auras soin de l'enterrer le même jour, car un pendu est chose offensante pour Dieu, et tu ne dois pas souiller ton pays, que l'Éternel, ton Dieu, te donne en héritage ».

 

De plus nous avons l’obligation d’enterrer le corps du défunt dans son intégralité.

 

Enfin nous avons l’interdiction de tirer profit d’une partie d’un défunt. Ce que certains appellent « la marchandisation des corps » est pour nous un interdit de milliers d’années. Choul’hane ‘Aroukh, Yoré Dé’a chap. 349 paragraphe 2

 

Mais face à ces 3 interdits, nous avons le commandement de sauver la vie d’autrui ! Ce commandement va prendre le dessus sur les 3 autres.

Toucher au corps même après la mort ne sera pas considéré comme une dégradation.

Au contraire le corps va gagner en Kedousha, en sacré s’il participe à aider la vie d’autrui.

Dans le judaïsme, les interdits disparaissent devant la possibilité de donner ou protéger la vie d’autrui.

 

 

III-       Don d’un donneur mort

 

Reste un problème pour nous : comment définir le moment de la mort ?

 

La question reste ouverte.

- l’arrêt de la fonction cardiaque ?
- l’arrêt de la respiration ?
- l’arrêt de l’activité cérébrale ?

 

Les rabbinats israélien et internationaux ont statué en 1986. La mort est l’arrêt de l’activité cérébrale.

 

Dès lors les grands rabbins de multiples pays autorisent le prélèvement d’organe et les dons après la mort, dès que la mort cérébrale a été diagnostiquée.

 

Mais des résistances peuvent émerger dans la communauté juive car nous croyons aussi en la résurrection des morts. Et le fidèle se pose la question : « si je donne une partie de mon corps, si un jour je dois revivre, vais-je revivre avec une partie de mon corps en moins ? »

 

Le Zohar de Shimon Bar Yo’hai donne une réponse à cette question légitime. Lorsque la résurrection des morts arrivera, toutes les maladies disparaitront. Le corps réapparaitra comme il était au moment de la mort, et si un membre a été abimé, endommagé voir perdu parce que donné à un autre pour une greffe, il réapparaitra automatiquement. Ajoutons que nous n’aurons plus de vêtements physiques, nous aurons des vêtements lumineux qui dépendront des bonnes actions que nous avons réalisé sur terre. Plus nous réalisons de bonnes actions, plus nos vêtements seront lumineux. La bonne action de permettre à autrui de vivre et de gagner des années de vie supplémentaires, me permettra d’être vêtu de plus de lumière.

 

C’est la vision de la Kabbale ou mystique juive.

 

 

 

 
La médecine et le judaïsme face à l’euthanasie - Rabbin Itzhak Benhamou, Dr Fabrice Lorin, Dr Simon Benamran

La médecine et le  judaïsme face à l’euthanasie

Rabbin Itzhak Benhamou, Dr Fabrice Lorin, Dr Simon Benamran

 

« Hélas ! Ne mourez pas Monsieur ; suivez plutôt mon conseil et vivez encore longtemps. Parce que la plus grande folie que puisse faire un homme dans cette vie, c’est de se laisser mourir tout bêtement, sans que personne ne le tue, et que ce soient les mains de la mélancolie qui l’achèvent »

Sancho Pansa à Don Quichotte

Cervantès (juif marrane)

 



I  Introduction par Dr Fabrice Lorin

 

 

L’allongement de l’espérance de vie dans les pays occidentaux et la modernisation de la médecine, ont développé des questions sur la fin de vie et l’acharnement thérapeutique. La médecine est devenue technique et peut devenir tragique. La médecine engendre aussi des handicaps dont le plus fameux est la vieillesse. Certains pays ont modifié leur appareil législatif pour répondre à ces nouvelles situations.

600 000 personnes décèdent par an en France dont 60 % en hôpital, 15 % en maison de retraite et 25 % à domicile. Donc ¾ des décès en institution, ¼ à la maison.

Que nous dit la loi juive sur l’euthanasie ? Le Rabbin Itzak Benhamou, rabbin de Montpellier, répondra à cette question. Comment concilier les deux mitzvot « tu ne tueras point » et « Aimez-vous les uns les autres » ?

Si la médecine et le serment d’Hippocrate représentent Athènes, c’est un dialogue entre Athènes et Jérusalem qui se déroule ici. Deux civilisations se penchent sur un sujet de société.

Mais à côté du religieux et du médical, il y a un 3ème terme dans ce débat : le corps social. Le citoyen du monde occidental et le citoyen français en particulier, veut que la législation évolue. Que le droit s’ouvre à la modernité, à la décision libre de l’individu de vivre ou de mourir.

 

 

II  La loi juive sur l’euthanasie par le Rabbin Itzhak Benhamou

(transcription d’une conférence)

 

 

La question de l’euthanasie se présente de plus en plus, devant des situations tragiques, où la mort devient le plus doux des remèdes. Certains revendiquent alors le droit « du meurtre par amour ». La valeur absolue de la vie devient floue et notre système de réflexion est perturbé. Quel que soit la décision que nous prendrons, nous aurons des remords. Il faut donc connaitre la loi juive, parce que ce que la loi nous dicte c’est la volonté de Dieu et lorsque nous faisons la volonté de Dieu, nous prenons la bonne décision ; et notre culpabilité diminuera. Voici les grandes lignes des conceptions juives concernant la question de l’euthanasie.

1-     La loi de base

2-     Les exceptions à la règle

 

1-     La loi de base : dans le Shoul’hane A’hour dans le tome Iore Dea chapitre 331 alinéa 1 et mêmes références dans le livre a’hour hashoul’hane

« Il est interdit de faire quoique ce soit pour hâter la mort. Et même si nous voyons qu’il souffre beaucoup dans son agonie et que la mort lui serait douce, il nous est néanmoins défendu de faire quoique ce soit pour hâter la mort, le monde et ce qu’il contient appartiennent à Dieu et tel est sa volonté». La loi nous dit qu’il est interdit d’abréger la vie d’un malade. Cette loi est basée sur un verset du prophète Ezéchiel qui rapporte une parole de Dieu : « Toutes les vies sont à moi, la vie du père comme la vie du fils, elles sont à moi ». Dieu nous dit qu’il donne la vie, c’est lui qui a le droit de la reprendre quand il le désire et en aucun cas un être humain pourra intervenir dans cette décision.

 

 

Il y a une histoire dans la Bible qui pourrai laisser paraitre l’inverse de ce qui précède. Il y a 3000 ans, le premier roi d’Israël Saul est en guerre contre les philistins, ils gagnent la guerre, des soldats s’approchent de Saul et le blessent à mort. Il agonise. Le roi Saul demande à un jeune soldat de l’achever. Il l’achève. Plus tard ce jeune homme va voir le 2ème roi d’Israël, le roi David et il lui raconte ce qu’il a fait au roi Saul. Mais le roi David décide de condamner à mort ce jeune homme en lui disant « tu as tué un roi d’Israël ». Alors le judaïsme ne tient-il pas compte de la souffrance humaine ? Est-il sans pitié ? Pourtant il est écrit dans le Talmud que la pitié est une vertu spécifique au peuple juif.

Dans bien des cas le judaïsme prend en compte la souffrance humaine.

Quatre exemples vont l’illustrer.

Exemple 1 tiré du Talmud traité Baba Kama page 51A

« Choisis pour lui une belle mort comme il est écrit tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Dans ce passage du talmud, on parle du condamné à mort auquel on avait l’obligation d’administrer une potion anesthésique pour ne pas qu’il souffre au moment de la mise à mort. A plus forte raison si un condamné à mort ne doit pas souffrir, un malade encore moins.

 

 

Exemple 2 tiré des Psaumes (Tehilim), psaume 32 verset 6

« C’est ainsi que priera tout homme pieux au moment propice ». Quel est ce moment propice ? Le Talmud traité Berakhot page 8A nous dit que c’est le moment où la personne va mourir et qu’il est bon de prier à ce moment-là pour demander à Dieu de ne pas nous faire souffrir.

 

 

Exemple 3 sur la souffrance animale. Il est interdit dans la Torah, au moment où on laboure un champs d’atteler un âne avec un taureau. Ils n’ont pas la même force, l’âne souffrirait.

 

 

Exemple 4, Deutéronome 11-15, Dieu dit « J’ai mis de l’herbe dans ton champs pour ton animal, tu mangeras et tu te rassasieras ». On donne d’abord à manger à l’animal et ensuite l’homme mange et se rassasie. L’animal pourrai souffrir de voir l’homme manger alors que lui n’a pas mangé. La Torah est très attentive à la souffrance animale et donc à la souffrance humaine.

 

L’euthanasie interroge deux valeurs juives. D’ une part la souffrance humaine, d’autre part le respect de la vie. Qu’est-ce qui l’emporte ? La loi donne la primauté à la vie, son caractère est sacré et absolu pour le judaïsme. Dans le Lévitique 18-5, il est écrit à propos des commandements de la torah « et tu vivras par eux ». Si un commandement devait aboutir à la mort, il ne faut pas obéir à ce commandement. Toute la torah s’efface face à la vie. Dieu lui-même se met en retrait face à notre vie. Dans le Psaume 118 verset 18, « Dieu m’a fait souffrir, mais au moins il ne m’a pas livré à la mort ». Pour le roi David il vaut mieux souffrir que de mourir. Un instant de vie a une valeur suprême.

 

 

La vie momentanée est indépendante de la qualité de vie. Rien nous permet de mesurer le prix de la vie dont la valeur est inquantifiable. La qualité de vie est indépendante de la valeur de la vie. Attenter à un instant de vie c’est devenir un meurtrier. Dans le traité Shabbat du Talmud page 151B, il est dit « Celui qui ferme les yeux d’un agonisant est un meurtrier, c’est comme une bougie en train de s’éteindre, si un homme met le doigt dessus, elle s’éteint aussitôt ». Cet interdit de l’euthanasie existe même si le malade donne l’autorisation au médecin de pratiquer l’euthanasie. Dans le judaïsme, il n’y a aucune différence entre une personne qui se suicide et une personne qui donne à une autre personne l’autorisation de la tuer. La vie ne nous appartient pas. Ni au malade, ni au médecin. C’est donc interdit pour le malade comme pour le médecin juifs.

 

Peut-on mettre en rapport la valeur de la vie et la qualité de vie ? On se heurte à un problème énorme : comment définir la qualité de vie ? Prenons l’exemple d’une personne qui a un problème cérébral. Comment définir le niveau correspondant à une qualité de vie acceptable et une éventuelle qualité inacceptable, donc une mort préférable ? La même question pour la douleur, la souffrance. Comment définir l’intensité de la souffrance qui autoriserai de vivre ou de mourir ? Qui va définir la qualité de vie ? Le malade seul ? Sa famille ? Le médecin ? La société ? Mon professeur disait « on est passé de l’Etat nazi à l’euthanasie ». On peut être sur une chaise roulante, branché à un respirateur artificiel et…apporter énormément à la société. Pour mémoire Stephen Hawking le grand scientifique. Si on l’avait euthanasié il y a dix ans, ce serait de multiples découvertes scientifiques perdues pour l’humanité. Qui a le droit de vivre ou pas sur cette terre ?

 

 

En conclusion, dans le judaïsme, on ne lie pas la qualité de vie avec la valeur de la vie.

 

2-     Les exceptions à la règle

Dans le judaïsme, on distingue trois types d’euthanasie. L’euthanasie active, l’injection d’une dose léthale, l’euthanasie passive avec deux sous-catégories : le fait de cesser un soin, le fait de ne pas engager un nouveau soin.

L’euthanasie active est interdite dans le judaïsme. C’est considéré comme un meurtre donc interdit.

L’euthanasie passive est-elle un meurtre ?  Non mais elle tombe sous le coup d’un autre interdit, celui de non-assistance à personne en danger. Car la non-assistance en danger existe dans la bible, Lévitique 19-16 « tu ne t’élèveras pas contre le sang de ton prochain ». Qu’est-ce que l’assistance ? C’est si elle est profitable pour une personne en danger. Mais si la personne en danger préfère mourir plutôt que vivre avec ses souffrances, l’assistance n’est plus profitable à la personne. D’ autres réfutent cette thèse en disant que nous ne sommes pas prophètes et qu’on ne peut exclure la découverte future d’un traitement qui soulagerai le malade. L’assistance pourrai donc être future même si elle n’est pas efficiente dans le présent. Cela reste une question complexe.

Cesser un soin déjà mis en œuvre, comme débrancher une personne d’un respirateur ou d’une perfusion, est assimilé à une euthanasie active. C’est interdit.

Il ne reste qu’une seule solution : ne pas engager un soin. Est-ce autorisé ?

Il faut distinguer deux types de soins : les besoins naturels d’un malade ou soins dits ordinaires (boire, manger, oxygène, antibiotiques) ils doivent être assurés sinon c’est considéré comme une euthanasie active.

Enfin les soins extraordinaires. C’est la seule éventualité autorisée dans le judaïsme. Par exemple recourir à une réanimation, un électrochoc, brancher une respiration artificielle, faire une intervention chirurgicale. Alors nous avons le droit de ne pas engager le soin si le malade est incurable et en proie à de grandes souffrances. Pour permettre une euthanasie il faut donc trois critères réunis : une euthanasie passive, ne pas engager un nouveau soin extraordinaire, une grande souffrance. S’il manque l’un de ces trois éléments -par exemple un coma sans souffrance- nous aurons l’obligation d’engager les soins même extraordinaires.

Enfin, abordons la question de la morphine. Elle soulage la douleur et elle est adaptée aux soins palliatifs, mais elle ne doit pas être utilisée à dose létale car elle est assimilée alors à une euthanasie active. Si l’intention du praticien est de mettre un terme à la vie du patient, c’est interdit. Si l’intention est de soulager la souffrance mais la dose peut aussi entraîner une mort certaine, c’est aussi interdit. Si l’intention est de soulager la douleur sans obligatoirement entraîner la mort, c’est autorisé.

Pour conclure, le Talmud dans le traité Berakhot 60A nous dit : « Dieu a donné la permission aux médecins de guérir, mais de donner la mort consciemment à un malade ne fait plus partie du cadre de la mission d’un médecin ». Dans la difficile confrontation entre le souci d’atténuer la souffrance et l’interdit de supprimer la vie, la primauté doit être accordée à la vie sur la souffrance. Si le judaïsme s’oppose à l’euthanasie, il réprouve également l’acharnement thérapeutique dans des situations précises en donnant le droit à une euthanasie passive.

 

 

 

III  La loi française et l’euthanasie par le Dr Fabrice Lorin

1-     Les grandes définitions

2-     L’évolution de la loi française

3-     Les problèmes éthiques soulevés

 

1-     Les grandes définitions

 

Définition : l’euthanasie en grec veut dire « la bonne mort ». Ce terme a été inventé par  Francis Bacon, médecin et philosophe en 1605 dans Du progrès et de la promotion des Savoirs : « J’estime que c’est la tâche du médecin, non seulement de faire retrouver la santé mais encore d’atténuer la souffrance et les douleurs, et ce non seulement quand un tel adoucissement est propice à la guérison mais aussi quand il peut aider à trépasser facilement et paisiblement…les médecins devraient à la fois perfectionner leur Art et apporter du secours pour faciliter et adoucir l’agonie et les souffrances de la mort».

L’euthanasie passive : elle consiste à cesser un traitement curatif actif ou à arrêter l'usage d'instruments ou de produits maintenant un patient en vie. La loi Leonetti l’autorise.

L’euthanasie active: une injection létale dans une structure de soins. Autorisé au Colombie, Luxembourg, Pays-Bas et Belgique

Le suicide assisté : une ordonnance médicale est délivrée au patient conscient qui va prendre le poison ou s’injecter le poison, pour se suicider hors d’une structure de soins. C’est le patient qui déclenche sa mort et non un tiers. Autorisé en Suisse, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, cinq états de l’Ouest des États-Unis, Canada.

 

 

 

2-     Evolution de la loi française

Avant la loi Kouchner, les médecins faisaient ce qu’ils voulaient. Le nom de code était « cocktail lytique » à l’époque DLP Dolosal Largactil Phénergan. Maintenant la recette mortelle est constituée de morphine et midazolam (Hypnovel). En 2002 le loi Kouchner sur les droits des malades : « doit s'abstenir de toute obstination déraisonnable dans les investigations ou la thérapeutique et peut renoncer à entreprendre ou poursuivre des traitements qui apparaissent inutiles, disproportionnés ou qui n'ont d'autre objet ou effet que le maintien artificiel de la vie »

En 2005 et  la loi Leonetti , les 3 fondamentaux :

1)     elle interdit l’obstination déraisonnable ou l’acharnement thérapeutique, elle limite l’emploi du traitement actif.

2)     elle offre la possibilité de limiter ou d’arrêter le traitement au risque de sa vie

3)     elle offre d’écrire des directives anticipées dans le cas où il lui deviendrait impossible d’exprimer sa volonté.

Elle ne dépénalise ni l’euthanasie active, ni le suicide assisté, elle ne prévoit pas les cas de néonatologie (la Belgique a étendu sa loi à tous les enfants), les très grands vieillards, les douleurs intraitables,

La Belgique dépénalise l’euthanasie active depuis 2002

2016 loi Leonetti-Clayes : modifications sur les soins palliatifs, les directives anticipées et la personne de confiance. La loi instaure également la sédation profonde et continue jusqu’au décès. En pratique une perfusion sur 3 jours d’un cocktail létal.

Mars 2018 en France: 156 députés demandent une nouvelle législation autorisant l'euthanasie active. Si la loi entrée en vigueur en France en 2016 a apaisé le débat sur la question de l’accompagnement des malades en fin de vie, reste à mieux faire connaître les soins palliatifs. "Il convient de donner aux malades en fin de vie la libre disposition de leur corps et, c’est essentiel, de leur destin. C’est pourquoi nous, députés issus d’horizons différents, proposons de légiférer en ce sens au cours de l’année 2018". Ils sont en faveur du suicide assisté et de l’euthanasie active.

Quand on sait que 95 % des français sont pour une euthanasie active, Les députés surfent sur une opinion publique favorable. Mais le rapport est quasi inversé puisque seulement 20 % des médecins sont prêts à pratiquer l’euthanasie active.

En pratique, il y a 3 situations différentes:

Les personnes conscientes : lois belges et hollandaise

Les personnes dégradées sur le plan intellectuel

Les personnes inconscientes

 

3-     Problèmes d’éthique médicale soulevés :

 

Un médecin prête le serment d’Hippocrate, comment peut-il donner la mort ? La vocation du médecin est de soigner, de guérir, de prévenir, surement pas de tuer et chaque décès peut être vécu comme un échec

60 % des médecins sont d’accord pour l’euthanasie active mais seulement un tiers accepterait de participer. 95 % des médecins demandent que soit garantie leur clause de conscience, c’est-à-dire de pouvoir refuser cet acte .

3-1 La bonne mort ne fera pas disparaître le problème de la mort

La bonne mort existe-t-elle ? On meurt toujours mal, personne n’est consentant dans ce drame de la mort, et personne n’accepte la mort de ceux qu’il aime. Une bonne mort est-ce une mort subite et accidentelle ? En pleine possession de ses moyens physiques et intellectuels? C’est alors injuste et privé de sens. Au contraire une mort lente ? Au terme d’un long déclin ? D’ un détachement du monde ? Mais alors le déclin est vécu comme trop douloureux soit  le détachement du monde est trop douloureux soit on n’est pas assez détaché du monde pour mourir…

La « bonne mort » est un oxymore, ou un idéal régulateur. Sans avoir vocation à exister réellement, cette idée peut guider nos efforts. La médecine a effectivement son rôle à jouer dans cet effort vers la « bonne mort », mais elle y est bien seule, à côté de la religion. Cela ne fera pas disparaitre le problème de la mort.

Pourtant la médecine engendre des handicaps et le plus fameux est la vieillesse, qui n’est plus une exception mais grâce à la médecine elle est devenue la norme. Les vieillards sont toujours plus dépendants donc handicapés. La médecine répare tout sauf le cerveau. Nous ne devenons pas des « êtres pour la mort » au sens de Heidegger mais des êtres pour la démence sénile. La démence sénile est notre avenir. Pouvons-nous accepter cet avenir ? Pour échapper à un malheur, ne risque-t ‘on pas de provoquer un malheur plus grand qui touchera tout le monde?

Dans les pays qui ont légalisé l’euthanasie active, elle représente 1-2 % des décès prévus. En Belgique, après 16 ans, le nombre n’augmente pas. Mais une loi touchera les 99 % qui ne désirent pas l’euthanasie seront touchés car la loi a une portée pratique et hautement symbolique.

 

3-2 Dignité/indignité

Pour la principale association qui milite pour cette Loi, la mort hors euthanasie, est une mort indigne. Dans une société de performance, Être vieux, malade, dément, impotent, handicapé, c’est être indigne…Si vous êtes vieux et malade, voulez-vous qu’on vous assène qu’en plus vous êtes indigne avec la force de la Loi ? L’immense majorité de ces gens a envie de vivre. Quand les médias font l’apologie d’un homme (Hugo Klaus) qui se fait euthanasier en toute conscience à un stade débutant d’Alzheimer, cet homme a une attitude « digne noble et courageuse », les autres entendent que leur attitude de se cramponner à la vie comme un parasité, est indigne, lâche et minable. Dépénaliser c’est culpabiliser. Les médecins sont plus confrontés à l’angoisse des personnes à qui on signifie  que leur place n’est plus sur terre, pour leur Bien…une pression morale qui peut venir du corps médical pour des raisons économiques mais qui vient surtout du corps social obsédé par la performance.

Faut-il vivre à tout prix la vie pour la vie ? Au sens d’un Conatus biologique de Spinoza. Y-a-t ’il un moment où on n’est plus que cela ? As t’on le droit de ne pas être réduit à l’hébétude du besoin, au seul de désir de la vie pour la vie ? N’avons-nous pas le droit d’être vivant et conscient jusqu’à la mort ?

Il y a chez les grands malades la souffrance physique mais aussi la souffrance d’être mis à part ; ils voudraient justement de ne pas vivre seulement comme un être biologique. Une relation d’échange existe toujours avec l’entourage, si on sait la lire. Le pire est de leur signifier qu’ils n’ont plus rien à apporter à personne. L’euthanasie c’est leur dire qu’ils sont débiteurs, ils n’apportent plus rien à personne. Ils sont hors-jeu, hors-combat. Le mieux est donc qu’ils ne soient plus là. Mais en pratique, malgré la dégradation, les grands malades ont envie de sentir que nous souhaitons qu’elles restent parmi nous. Les plus effrayées par les projet d’euthanasie active, sont les associations d’handicapés trisomique, polyhandicapés, ou Alzheimer. L’immense majorité des personnes veut vivre. Et si on ne leur donne pas cette chance parce que de l’autre coté il y a une solution simple, peu coûteuse, efficace et « digne »…

 

3-3 La relation soignant/soigné

Enfin la possibilité de l’euthanasie active bouleverse gravement la relation soignante. Il y a une rupture morale à faire une injection létale. En Belgique, les familles deviennent soupçonneuses d’un coup de pouce euthanasique médical à l’hôpital, si l’hôpital a besoin de lits « avec ces médecins belges, on ne sait jamais ce qui se passe, au moindre problème on file en France où on ne risque pas d’y être achevé discrètement ». Il y a une perte de confiance dans les médecins.

 

Conclusion : les médecins sont pris en tenaille entre les euthanasieurs et les pro-life. Les euthanasieurs ont peur de l’acharnement thérapeutique, les pro-life ont peur que les médecins n’en fassent jamais assez. Les médecins sont victimes de l’illusion de toute-puissance qu’ils ont contribué à faire naître dans l’esprit des gens. Mais en fin de vie, cette toute-puissance se heurte au fait que justement les médecins ne sont pas tout-puissants.

Il y a un parallèle troublant entre le droit à l’euthanasie, la disparition des arrières-mondes religieux, le remplacement par une Jérusalem scientifique sise dans la Silicon Valley et le transhumanisme. Il y a un parallèle troublant entre l’interdiction du glyphosate au nom de l’écologie et de la vie, et la libéralisation de l’euthanasie. L’euthanasie est-elle le glyphosate de la vie ?

Le MIT de Boston développe la « Machine morale » qui résoudra les dilemmes moraux de l’intelligence artificielle. A la base équiper les futures voitures automatiques d’un logiciel de décision morale. La Machine morale choisit actuellement d’écraser une personne âgée plutôt qu’un enfant ou une femme enceinte, en cas de dilemme moral sur la route. La majorité morale tranche donc pour éliminer les vieux en priorité.

Yehoushoua Leibowitz nous dit que l’euthanasie se prétend être charitable envers l’agonisant. « Mais en vérité, nous sommes charitables envers nous-mêmes. Nous voulons nous débarrasser de lui. L’euthanasie est un mensonge de la société ».

 
La douleur, scandale ou nécessité - Arte 2018 - Square Idées - Dr Fabrice Lorin
https://www.arte.tv/fr/videos/058227-062-A/square-idee/
 
Forum européen de bioéthique, la douleur - Strasbourg 2014 - Dr Fabrice Lorin
https://www.youtube.com/watch?v=dz32HSOOe7w
 
Impact psychologique de la prostatectomie - Dr Fabrice Lorin

 

Dr Fabrice Lorin

Psychiatre des hôpitaux

CHU de Montpellier

 

 

L’impact psychologique de l’ablation de la prostate

 

Introduction :

La médecine moderne est issue de trois pratiques préhistoriques : le couteau, la plante et la parole. Le couteau a donné la chirurgie, la plante a donné la médecine, le Chaman a donné le psychiatre. C’est donc un Chaman qui va vous parler des conséquences des actes de son frère maniant le couteau.

 

Je veux d’abord vous rassurer. En 30 ans de métier, je n’ai pas souvenir d’une décompensation psychiatrique chez un homme suite à une ablation de la prostate. Je ne dirai pas la même chose pour l’ablation du sein chez la femme.

 

Une étude de 2015 confirme le faible risque de dépression et anxiété après prostatectomie d’autant que l’homme est encore actif sur le plan professionnel.

Une autre étude allemande de 2014 évalue le niveau de détresse psychologique et d’adaptation à la maladie chez 329 patients ayant subi une prostatectomie radicale. (L'impact de l'incontinence urinaire et de la dysfonction érectile sur la détresse a été évalué chez 329 patients atteints de cancer de la prostate avant l'intervention chirurgicale, ainsi que 3, 6 et 12 mois après la chirurgie. Ces résultats ont été comparés à ceux d'un groupe de référence de population générale allemande masculine.) Les patients ont signalé de faibles niveaux de détresse psychologique à tous les points d'évaluation, similaires aux normes de population des hommes allemands. Une détresse persistante a été observée chez environ 8% des patients. Les prédicteurs pertinents de la détresse psychologique après la chirurgie étaient les symptômes urinaires et la détresse initiale c’est-à-dire avant l’intervention. En général, les hommes résistent à l'expérience du cancer de la prostate localisé et s'adaptent bien psychologiquement après la chirurgie. (Cependant, 8% des patients pourraient bénéficier d'un soutien psychologique.)

 

S’il n’y a pas de détresse psychologique majeure, il y a cependant des répercussions psychologiques.

J’en distingue 5 selon le court, moyen ou long terme

 

1-     L’incontinence urinaire

2-     La dysfonction érectile

3-     L’orgasme sec

4-     La stérilité

5-     La peur de récidive du cancer

 

Inutile de vous dire que pour un psychanalyste, tous ces symptômes font résonner chez l’homme son angoisse de castration et son angoisse de mort. Donc un possible tremblement de terre. Dans une étude de 2011, 68,3 % des patients avaient des répercussions psychologiques (perte de masculinité, dévalorisation, angoisse de performance)

 

1-     L’incontinence urinaire

Elle reste la préoccupation majeure mais finalement temporaire puisque dans les 6 mois la plupart des hommes récupèrent une bonne continence

 

2-     La dysfonction sexuelle

La perte de la fonction érectile est directement reliée à la perception masculine de la virilité.

Toutes les études montrent que l’homme âgé de plus de 60 ans est moins impacté parce qu’il est…âgé. Il peut avoir déjà abandonné ou renoncé à la sexualité. Ou sa partenaire l’y a fait renoncé. Pour mémoire, le rapport Kinsey de 2015 nous dit que l’homme normal jouit lors de 95 % des relations sexuelles et sa femme dans 65%.

A l’inverse un homme jeune sera plus impacté par une prostatectomie. Ce sont les hommes de moins de 50 ans qui signalent la plus grande détresse face à la dysfonction sexuelle. Ils rapportent éprouver le plus de difficulté à obtenir de l’aide pour des problèmes sexuels, et l’implication de leur partenaire dans ce processus est faible. Ils peuvent alors se sentir trahis par le résultat chirurgical et regretter leur choix de traitement.

 

3-     L’orgasme sec

 

Les spécialistes -souvent autoproclamés- de l'orgasme masculin, décrivent chez l'homme normal, deux types d'orgasme: l'orgasme éjaculatoire et l'orgasme prostatique. Le premier est directement issu de la progression du liquide séminal dans l'urètre jusqu'à son évacuation par la verge, le second contingent d'un gonflement de la prostate pendant l'excitation.

 

 

La question est: que se passe-t'il après prostatectomie radicale puisque il n'y a plus d'éjaculation, les deux canaux déférents ont été sectionnés (comme dans une vasectomie). Par ailleurs après prostatectomie, la prostate a totalement disparu...Alors l'homme a-t'il encore un orgasme? La réponse est oui! Ce qui signifie que ces fameux modèles d'orgasmes éjaculatoire et prostatique sont très imparfaits. 

 

 

Dans une étude de 2011, 40 % d’anorgasmie et 40 % de baisse d’intensité. 8 % déclaraient leur orgasme plus intense après prostatectomie.

Les pertes d’urine lors de l’orgasme étaient rapportées par 25 % des patients mais pas au point d’éviter les rapports sexuels.


L’anéjaculation était considérée comme gênante par 54 % et très gênante au point d’éviter les rapports sexuels par seulement 8 %.

 

 

Dans une étude de 2013 parue dans l'AFU, 87.6% des hommes après prostatectomie radicale mais conservation des bandelettes nerveuses ont une RRS, reprise des rapports sexuels.

 

 

Enfin dernière remarque, un homme peut jouir et avoir un orgasme sans érection et sans éjaculation. Il faut simplement adapter la sexualité du couple à cette nouvelle configuration.

 

 

4-     La stérilité

Curieusement, aucune étude scientifique n’explore cet aspect. Autant elle est évoquée et évaluée chez les femmes après hystérectomie ou ovariectomie, autant elle n’est pas interrogée chez l’homme. L’évolution des mœurs, les unions tardives et la volonté de reproduction poseront certainement un jour l’actualité de cette conséquence.

 

5-     Peur du cancer après prostatectomie : les preuves biochimiques de récidive

Une étude de 2003 se pose la question de patients qui peuvent avoir des signes de récidive -c’est-à-dire l’augmentation du PSA- et ne savent pas ce que cela signifie en ce qui concerne l'évolution future de la maladie. Quelles sont les conséquences émotionnelles de la récidive biochimique, l’augmentation du PSA ? Elle montre que des symptômes plus importants des voies urinaires sont associés à une augmentation de la peur du cancer et à des troubles de l'humeur.

 

 

Impact sur la qualité de vie

Une étude scandinave de 2011 (avant le robot DaVinci) montre que 88% des  hommes du groupe de prostatectomie radicale , 87% des  hommes du groupe sous surveillance active et 76% des hommes du groupe témoin basé sur la population ont répondu au questionnaire. Les hommes ont eu un suivi médian de 12,2 ans (intervalle de 7 à 17 ans) et un âge médian de 77 ans (intervalle de 61 à 88 ans). Une qualité de vie élevée auto-évaluée a été rapportée par 35% des hommes affectés à la prostatectomie radicale , 34% des  hommes assignés à une surveillance active et 45% des hommes du groupe témoin. L'anxiété était plus élevée à 43% dans le groupe prostatectomie que dans le groupe témoin 33% des hommes. La prévalence de la dysfonction érectile était de 84% dans la prostatectomie radicale, 80% dans le groupe surveillance active, et 46%  dans le groupe témoin et la prévalence des fuites urinaires était de 41% après prostatectomie, 11% en surveillance active, et 3% dans le groupe témoin. La détresse causée par ces symptômes a été signalée beaucoup plus souvent chez les hommes après prostatectomie radicale que par des hommes assignés à une surveillance active. 

Dans le groupe prostatectomie , la dysfonction érectile et les fuites urinaires étaient souvent la conséquence de la chirurgie. Dans le groupe surveillance active, les effets secondaires peuvent être causés par la progression de la tumeur. Les effets secondaires évoluent avec le temps plus rapidement que le vieillissement normal et une perte de capacité sexuelle est un problème psychologique persistant pour les deux interventions.

 

L’accompagnement psychologique lors de l’annonce du cancer et de l’ablation prostatique:

L’annonce au patient du diagnostic et du traitement proposé est un choc brutal qui doit être modéré par la réalité scientifique de la maladie.

 

Stress et cancer

Le stress constitue l'ensemble des réponses psychologiques, émotionnelles et physiques de l'organisme soumis à des contraintes ou à des pressions. Ces réponses dépendent toujours de la perception qu'a l'individu des pressions qu'il ressent.

Une étude finlandaise, en 2003, ébranle les idées reçues et pointe la dangerosité du stress dans le cancer: 10.808 femmes ont été suivies à partir de 1981, soit pendant vingt-deux ans, un questionnaire listant les circonstances particulièrement stressantes (divorce, séparation, deuil conjugal, perte d'un être proche) de leur vie. Au cours du suivi, 180 cancers du sein ont été diagnostiqués. L'existence d'au moins un antécédent de stress avait augmenté le risque de cancer du sein de 35 %. Plus encore, le divorce ou la séparation multipliaient le risque par 2,2 - la mort du mari par 2 et la mort d'un parent très proche de 35 %. Chez les hommes, l'impact du stress est tout aussi terrible avec sa cohorte de dommages. En 2016, une étude britannique établissait le lien entre anxiété généralisée et le risque de mourir d'un cancer chez plus de 15.000 Anglais âgés de plus de 40 ans. Chez l'homme, l'anxiété provoquait un doublement de la mortalité par cancer.

 

Le 3 septembre 2018, une étude démontre que des mouches de laboratoire porteuses du cancer développaient moins de métastases lorsqu'elles étaient en compagnie d'autres individus cancéreux. A contrario, l'isolement social et même la compagnie d'individus sains accéléreraient le développement de la tumeur.

 

En conclusion, le traitement du cancer est triple : la chirurgie, la médecine (chimiothérapie, radiothérapie), la parole (psychothérapie). Le niveau de stress, les conditions de traitement du cancer et l'entourage affectif du patient déterminent fortement ses chances de guérison. Alors Mesdames soutenez votre époux après l’ablation de sa petite châtaigne,  rassurez-le sur sa virilité, ne le surprotégez pas en amenant dès son retour à la maison des cartons de couche-bébé, et tout rentrera vite dans l’ordre ! 

 
Douleur et Islam - Dr Fabrice Lorin

Douleur et Islam

 

Dr Fabrice Lorin

Psychiatre des hôpitaux

Département douleur, psychosomatique maladie fonctionnelle, CHU Montpellier

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Si la douleur physique fut rédemptrice dans le christianisme du Moyen-âge, si elle doit impérativement être traitée dans le judaïsme et le protestantisme, qu'en est-il dans la dernière religion révélée, l’islam ?

Dans l’islam, la douleur est une épreuve de la foi mais elle n’est pas la sanction d’une faute et Allah donne les moyens de la combattre par la prière et la médecine.

Le recteur Dalil Boubakeur recteur de la Grande Mosquée de Paris disait que l'islam préconise l'endurance et la patience face à la douleur: «C'est un décret de Dieu. Pour un musulman, la règle est de dominer sa douleur. Cependant, le Coran n'incite pas au culte de la souffrance. Car il nous impose un respect absolu du corps.»

 

Il y a donc deux temps successifs chez le musulman face à la douleur : premier temps, l’endurance la patience et la prière, ensuite second temps celui de la médecine. Dans l’islam la douleur est ressentie comme un poison du corps. 

 

Les occurrences de la douleur dans le Coran renvoient en priorité vers la Sourate 19, dite sourate de Mariam, la Marie des chrétiens.

Nous parcourrons ce sujet à travers trois personnages : Marie, Jésus et Mahomet

Pourquoi ? Le prophète Mahomet est très peu cité dans le Coran et toute la construction théologique sur le prophète n’est pas issue du texte révélé mais elle est issue des commentaires sur sa vie : les hadiths. Avec la même surprise, les deux personnages les plus célébrés dans le Coran, sont chrétiens (et juifs en réalité), c’est-à-dire Marie et Jésus.

 

D’autre part nous introduirons les hypothèses des travaux des chercheurs issus de la tradition historico-critique, méthode qui étudie tous les textes sacrés, qu’il s’agisse de la Torah des juifs et des évangiles et épitres des chrétiens. Mais cela ne va pas de soi car l’islam est encore réticent à un discours interprétatif du texte révélé et à la mise en œuvre d’une approche critique.

 

 

La douleur de Marie-Mariam:

 

Contrairement au christianisme, le Coran dit que Jésus a bien existé mais il n'a pas été crucifié sur la croix . Il n’a donc vécu ni passion ni chemin de croix ni souffrance. Le dolorisme catholique consécutif à la passion du Jésus avant sa mise à mort sur la croix, est donc absent. De même l’idée augustinienne d’un péché originel est absente de l’islam. La seule douleur physique sera celle de Marie car elle était vierge lors de l'accouchement. La sourate 19 (Mariam) est consacrée à Marie. Joseph n'existe pas, il est totalement absent de la narration du Coran. Marie a une place exceptionnelle dans le Coran, c'est la seule femme désignée par son nom. Une trentaine de fois. Davantage que dans les quatre évangiles canoniques et les Actes des apôtres. Elle est la figure de la mère alors que Sarah (mère d’Isaac et d’Ismaël) ou Elisabeth (mère de Jean-Baptiste) auraient pu être mises en avant. La place de Marie est le terreau du Coran.

 

Alors qui est la Marie coranique ? Dieu l’a choisie pour transmettre son verbe (sourate 4). Elle est vierge, elle n'a pas commis l'adultère, elle n'est pas une prostituée. Le Coran reconnaît la conception virginale de Jésus, défendue précédemment par les chrétiens. Mais au final le Coran réfute le caractère divin de Jésus "Ibn Mariam" fils de Marie ; fils de Marie une vierge oui mais Jésus n'est pas le fils de Dieu. Jésus est humain et non divin. En répétant  souvent dans le texte "Jésus fils de Marie" il s’agit d’un moyen rhétorique d'affirmer son humanité et donc de refuser sa qualité divine, et donc de se détacher du christianisme. L’expression "Jésus fils de Marie" n'apparaît qu'une fois dans les évangiles (Marc). Alors pourquoi le Coran insiste-t-il sur l’expression « Jésus fils de Marie » ? La filiation paternelle est pourtant primordiale dans le monde arabe, comme dans le monde juif. Le fils est Ben (hébreu, arabe) ou Bar (araméen). Alors dire "Jésus fils de Marie", en réalité fils d'une femme, c'est aussi un moyen de subvertir le message et gifler le message. 

 

Avec Marie surgit la douleur de l'accouchement d'une vierge. " les douleurs de l'enfantement la surprirent auprès d'un tronc de palmier. Plut à Dieu s'écria-t-elle que je fusse morte avant et oubliée de tous. L'enfant (Jésus) lui cria : " ne t’afflige point, ton seigneur a fait couler un ruisseau à tes pieds, secoue le tronc du palmier, des dattes mûres tomberont vers toi, Mange et bois et consoles-toi  et si tu vois un homme dis-lui j'ai voué un jeûne au miséricordieux aujourd'hui je ne parlerai à aucun homme".

 

Soit nous lisons ce passage comme Révélation stricto sensu, soit comme élément de narration théologique. Les commentateurs historiens et théologiens occidentaux sont issus du grand mouvement d’archéologie et exégèse biblique apparu fin XIXème siècle. Les éléments de notre approche sont issus de leurs travaux sur le Coran. Nous ne souhaitons en aucune manière choquer des lecteurs croyants mais simplement ouvrir le champs de compréhension d’un texte majeur, le Coran.

 

D’où pourrait alors venir ce passage de la sourate 19 ? Évidemment ce texte reste obscur et ne correspond absolument pas au texte de la nativité relaté dans les quatre évangiles canoniques. Le Coran raconte une histoire qui ne correspond à aucun récit chrétien. Cependant ce texte se rapproche de textes apocryphes ou de traditions liturgiques chrétiennes. Notamment l'influence du proto-évangile de Jacques Le Juste (seconde moitié du IIème siècle) écrit en grec qui à l'origine s'intitulait " le livre de la nativité de Marie". Jacques était le frère de Jésus et la tradition chrétienne l’a occulté en raison du dogme de la virginité perpétuelle de Marie.

 

Le verset 23 de la sourate 19 (et la sourate 3) insiste de manière empathique sur les douleurs de l'enfantement que ressentait Marie et la solution thérapeutique par le palmier et l'eau. L’évangile du Pseudo-Matthieu, encore appelé Livre de la naissance de la bienheureuse Vierge Marie et de l’enfance du Sauveur, a été rédigé entre 600 et 625 ; il évoque le palmier dans la nativité et lors de la fuite en Egypte. Une autre piste avec le palmier est que le récit coranique peut être une reprise de la fuite en Egypte à travers le Sinaï de Marie et Joseph et la question de la nourriture en chemin, à base de dattes et d’eau. Si nous notons l'emprunt coranique aux évangiles apocryphes, les chercheurs soulignent l’intertextualité entre Coran et évangiles apocryphes plutôt que des influences réelles pour rester religieusement correct.

 

Au final, Les sourates 3 et 19 réunissent en une seule figure la Marie mère de Jésus ( Mariam) et Myriam sœur d’Aaron et de Moise et fille d’Amram: " Oh sœur d’Aaron". Les deux personnages féminins sont pourtant séparés par 1500 ans. Nous avançons l’hypothèse d’un processus de condensation et de simplification comme dans le rêve et dans l'inconscient qui ignorent le temps. Mais au-delà de la psychanalyse, comment interpréter la fusion des deux personnages féminins sur le plan théologique ? S’agit-il d’une reconnaissance d'une filiation spirituelle entre Myriam la sœur de Moise et Marie la mère de Jésus ? S’agit-il d’une confusion de personnages de l’ancien et du nouveau testament? S’agit-il d’une recréation d'une nouvelle figure maternelle? Alors s’agit-il de réécrire par un procédé littéraire une filiation Myriam/Marie ? Deux femmes musulmanes en parallèle à la filiation Aaron/Moise du peuple juif, comme la filiation issue d’Abraham, Ismaël père des musulmans et Isaac père des juifs? La sœur en arabe أخت ukht signifie surtout ancêtre prédécesseur. Ukht désigne souvent dans le Coran la lignée plutôt que la sœur. Les chercheurs conseillent plutôt de traduire comme "Marie descendante d’Aaron" plutôt que « Marie sœur d’Aaron ». Mais dans d'autres passages comme dans la sourate 6, il est dit que Marie est la fille d’Amram et sœur d’Aaron et dans la sourate 3, il est dit la femme d’Amram dit : "Seigneur j'ai mis au monde Marie". Il y a donc une mise en perspective de la figure de Marie dans son lignage aaronique et dans son lignage chrétien

 

L’accouchement de Jésus implique de manière allusive -comme souvent dans le Coran- deux douleurs aiguës: d’abord la douleur de la rupture de l'hymen d’une vierge puis la douleur de l'accouchement proprement dit. D'autre part l'utilisation de dattes comme antalgique pour Marie, indique dans la tradition musulmane une naissance de Jésus à l'automne, période de maturité des dattes et non en hiver le 25 décembre.

 

Le traitement de la douleur issu de la sourate Mariam, est donc à base de dattes et d’eau. Certains avancent qu’il faut un nombre impair de dattes 1-3-5-7 dattes ( 7 est le chiffre sacré du prophète, un nombre impair signifie l’évitement de l'affrontement et le chiffre 1 a une signification positive) associé à l’eau de la source. 

 

Une patiente nous confie qu’elle soigne sa douleur chronique avec sept graines de Nigelle (cumin noir) chaque matin avec du miel. La nigelle est effectivement antiinflammatoire antimycosique antibactérienne et antifongique. Encore le chiffre 7 chiffre sacré.

 

Une autre patiente nous disait qu’en cas de douleur, elle devait réciter la sourate 1 et réciter 3 fois les deux dernières sourates et le verset Le Trône de la sourate Al-Baqarah (la vache) ou 2ème sourate et la plus longue du Coran. Probablement cette injonction fait suite à un hadith : « Ne faites pas de vos maisons des cimetières. Satan, en effet, fuit la maison où on lit la sourate Al-Baqarah. » Plus précisément, la lecture du Le verset du Trône, le 255ème verset de la 2ème sourate du Coran. C'est l'un des versets les plus récités par les musulmans au regard de sa fonction protectrice. 

 

Le prophète Jésus : dans le Coran, Jésus nait de façon miraculeuse; pour le Coran, avec Jésus c'est un nouvel Adam qui apparaît. Adam et Jésus sont deux prophètes très différents des autres. Dans les deux cas Dieu envoie directement son souffle et ils s’animent. Ils naissent grâce au souffle de Dieu. Dans la sourate 3, Dieu a créé Jésus comme Adam de la poussière : Il a dit Soit et Il a été. Par analogie Jésus et Adam sont pareils. Il n’y a pas de péché originel. Adam n'est pas l'auteur de la mort ou du pêché. Jésus n'est pas le sauveur ni le rédempteur. Le dolorisme chrétien a lié pêché originel et douleur. Rien de cela dans l’islam. 

 

Les chrétiens ont accusé les juifs d'avoir tué Jésus pour se rapprocher politiquement de l'empire romain et dédouaner les romains. L'islam a repris cette erreur historique pour abattre les trois tribus juives de Médine qui s'opposaient théologiquement à Mahomet. Mahomet accusera les juifs de mensonges, de falsification des écritures, de trahison de leur pacte (alliance) avec Dieu, de turpitudes...même d'avoir tué leurs propres prophètes juifs précédents sauf Jésus! Malgré ces charges récurrentes contre les juifs,  dans le Coran, il n’est fait aucune mention ni des romains ni des juifs comme tueurs de Jésus : Or, ils ne l'ont ni tué ni crucifié ; mais ce n'était qu'un faux semblant ! Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l'incertitude : ils n'en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures et ils ne l'ont certainement pas tué Mais Allah l'a élevé vers lui, et Allah est puissant et sage (sourate 4)

 

Le prophète Mahomet :

 

Mahomet "celui qui est admiré ". Il reçoit la Révélation à 40 ans, il serait mort en 632, mais des textes indépendants juifs et chrétiens disent que le prophète était encore actif lors des conquêtes en Palestine contre les perses sassanides et qu’il serait mort vers 635.

 

Le modèle du prophète est Moise qui a vécu 120 ans donc Mahomet vit 60 ans. Moise a commencé sa carrière prophétique à 80 ans, Mahomet à 40 ans. Le Coran ne dit rien sur Mahomet, quatre citations sur les 114 sourates ; dès lors tout vient de la Tradition musulmane: la Sira (biographie du prophète établie 150 ans après la mort du prophète) et les Hadiths.

 

Nous savons qu’il est un homme sans fils, issu de la tribu de Qureysh qui dirigeait La Mecque, il n’a eu que des filles dans un monde tribal marqué par la filiation patrilinéaire. Le Coran est constitué de 114 sourates révélées à Mahomet en deux lieux distincts : La Mecque puis Médine. C’est pourquoi on distingue les sourates d'origine mecquoise et les sourates médinoise. Deux personnes ont influencé le prophète : sa femme Khadija et Waraqa ibn Nawfal cousin de Khadija et probablement judéo-nazaréen. Les historiens remarquent aussi l’influence de la langue et de la culture syriaque (araméen) dans le Coran. La Sourate 3 l’illustre lorsqu’elle établit un lien entre Adam et Jésus. Elle montre un travail de clerc, de scribe, un type d'exégèse typiquement chrétienne donc de familiarité avec la méthode. Le Coran est-il un travail alors collectif ? C'est un corpus composite d'après les historiens. Le Coran apparaît comme un texte travaillé et terriblement humain tout en étant une révélation divine. Texte également fragmenté et rassemblé. Plusieurs thèmes et plusieurs styles se côtoient. Mais l'unité du texte, le Kerygme, est le centre de la foi islamique et quand on parle de composition le sujet déchaîne les passions et incite à la prudence. En islam il y a une rupture trop grande un abime entre le croyant et le savant philologue. 

 

 

Avec quatre citations, Mahomet est presque absent dans le Coran. Un autre exemple de ce silence sur le prophète Mahomet ? La mosquée du rocher du dôme à Jérusalem. Les épigraphistes ont remarqué que le nom de Mahomet est absent pendant plusieurs années après sa mort en 632. Son nom n'apparaît dans aucuns documents musulmans les plus anciens. La mosquée du dôme du rocher date de 72 de l’hégire, soit 62 années après la mort de Mohamed. L'apparition du nom du prophète survient alors dans la majestueuse inscription du dôme du rocher de Jérusalem achevé en 691. Une inscription de 240 m de long en mosaïque dorée sur fond bleu. Le prophète Mahomet y est cité six fois. C'est la présentation officielle du prophète. Cinq fois " Mohamed est l'envoyé de Dieu que Dieu le bénisse". Dans la même inscription Jésus est  présenté comme le Messie avec une résurrection attendue, un serviteur de Dieu.

 

Les développements les plus intéressants dans cette épigraphie du dôme du roche,  concernent Jésus de manière surprenante. Pourquoi ? L’islam politique est à maturation et il s'inscrit au cœur de Jérusalem, il s'installe dans la ville sainte, surtout celle des chrétiens, défiant alors l'Eglise du Saint-Sépulcre sa rivale chrétienne; et accessoirement à la fin du 7ème siècle,  des juifs qui étaient peu nombreux alors. Le Calife Abd El Malik, 9ème calife de l’islam, a fait construire le dôme du rocher, pour décentrer la nouvelle religion de la péninsule arabique, de la Mecque et Médine. Il veut marquer un changement politique et un changement religieux. Il est le véritable fondateur de l’islam impérial. Il est l’artisan de l'arabisation de la langue arabe face au perse de l’empire perse sassanide vaincu et au grec langue de l'administration. Un pouvoir politique s’assoit sur un pouvoir sacré qui doit s'exprimer dans une langue dédiée. L'arabe à cette époque. Si le judaïsme reste un religion-peuple (on reste juif même en étant athée), si le bouddhisme est une religion-philosophie, l’islam est un projet politique sous-tendu par une religion-juridique, une soumission au droit islamique. On ne peut pas être un musulman athée, un musulman philosophe ou musulman et manger du porc. Les règles juridiques sont annoncées.

 

Le Coran a aussi une composante politique; les historiens nous disent que le texte est fixé par la famille Omeyade, au cours de guerres civiles sur plusieurs siècles qui verront s'affronter des cousins, des tribus, des neveux.  Les quatre premiers califes ( Abu Bakr, Omar, Othman, Ali) sont assassinés. La famille Omeyade guerroie contre les hérétiques les partisans d’Ali (Shi'a 'Ali, origine du chiisme). Le Coran doit se définir doublement : théologiquement face aux chrétiens et aux juifs, et à l'intérieur dans des conflits fratricides, des guerres civiles ou fitna.

 

 

Hypothèse osée : est-ce que les juifs ont soufflé aux musulmans de reconstruire un temple sur le mont du temple ? Possible et probable disent les historiens. Mais les musulmans n'ont pas reconstruit le temple des juifs, mais leur temple à eux construit d'ailleurs par des ouvriers chrétiens arméniens. L’islam est dès lors proclamé religion d’état. 

 

Le texte du Coran :

L'idée que Mahomet était analphabète et illettré est tardive. Elle a eu pour but d'appuyer la Révélation divine chez un être non érudit non savant , vierge de tout présupposé, pur réceptacle de la révélation divine. Dieu l’a choisi. Un verset dit pourtant -lors de débats avec les juifs et les chrétiens- " Amenez-moi la Torah que je vous la lise si vous êtes des croyants ".  Cela montre qu'il savait bien lire et écrire et probablement l’hébreu. Il avait la culture large de l'aristocratie mecquoise marchande. Et les marchands ont été les premiers à savoir compter et écrire.

 

La transgression du prophète : Zaynab

 

« Un jour le prophète de Dieu se rendait vers la maison de son fils adoptif pour s’entretenir avec ce dernier qui n’était pas à la maison. Zaynab décida d’accueillir le prophète à la fenêtre. Zaynab était alors en tenue légère, et la tenture en poil de chameau qui tenait lieu de porte se souleva sous une brise légère, et révéla alors son corps aux yeux du prophète de Dieu, qui baissa la tête, rougit et détourna son regard. Il s’écria alors, troublé par la beauté de la femme de son fils adoptif :"Oh transcendance de Dieu comme Il inverse l'inclinaison des cœurs "

 

Aicha son autre épouse lui dit: " Les Révélations de ton Dieu t’arrangent bien!" ...Si tous les mariages du prophète sont politiques, le mariage de Zaynab se heurte à la loi. Elle est l’épouse de son fils adoptif. Le prophète renie donc son fils adoptif et par là toute démarche d’adoption, attiré par la beauté de Zaynab. Mohamed doit assumer son désir dans la transgression. Zaynab sort la nuit pour ses besoins  Sourate 33: Le voile est un des droits de la femme et c'est elle qui décide quand et où elle doit en user. Curieusement la mixité dans l’islam n'existe qu'à la Kaaba; elle est l’héritière du temps du prophète. C'est la seule mosquée où la mixité est admise. La femme fait le tour de la Kaaba à côté de l'homme et elle jette les pierres de la lapidation à côté des hommes. C'était le cas partout au temps du prophète. La mixité était présente dans tous les espaces. Quelle est la condition de la femme du vivant du prophète ? La tolérance était alors très grande. Bien des années plus tard apparaitront les harem ultérieurs et la propension à cacher les femmes. 

 

En conclusion, face à la douleur dans l’islam, un bon musulman doit endurer, prier. Mais le culte de la douleur n’existe pas et si le croyant le souhaite il peut faire appel à la médecine et au traitement de la douleur ; car elle n’est ni un péché ni le témoignage d’une faute originelle ou personnelle.

 

 

 

 
La philosophie est-elle une thérapie? - Dr Fabrice Lorin

Docteur Fabrice Lorin

Psychiatre des hôpitaux

CHU  de Montpellier

 

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La philosophie est-elle une thérapie?

 

 

Un jeune homme se rend auprès d'un vieux rabbin et lui dit: 

- J'ai bien réfléchit et j'ai pris une grave décision, j’ai décidé de mourir. 
- Ce n'est pas une solution, lui dit le rabbin. 
Le jeune homme s'en va, et revient une semaine plus tard en disant: 
- Vous aviez raison. J’ai bien réfléchis et j'ai décidé de vivre. 
- Ce n'est pas une solution, lui dit le rabbin. 
- Mais vous m'avez dit que mourir n'était pas une solution ! Maintenant vous me dites que vivre n'est pas une solution.
Alors quelle est la solution ? 
Le rabbin lui répond :
- Parce que tu crois qu'il y a une solution ? 

 

Un rabbin sceptique…

 

1- Définition des termes

 

Philosophie signifie « qui aime la sagesse »

Thérapie en grec veut dire soigner

 

Les Sagesses millénaires sont devenues une ressource pour les psychothérapies actuelles comme la méditation empruntée au bouddhisme, le coaching... Si la psychothérapie emprunte à une Sagesse, donc à une philosophie, alors la philosophie n’est-elle pas une thérapie ? nous allons éclairer les démarches spécifiques de la philosophie et de la thérapie, afin de sortir de la confusion. 

 

2- Rappel historique

 

                                                                                                                                                                                   

Maître Yoda : Quand 900 ans comme moi tu auras, moins en forme tu seras



Dans la Grèce antique, avant Hippocrate et Socrate, médecine et philosophie allaient de concert. L’homme était Un. Indivisible dans sa santé physique et dans sa santé mentale.  Puis les deux disciplines, médecine et philosophie, se sont séparées. La spécialisation commençait son œuvre de partage.  Au médecin le champ du corps, au philosophe les questions de l’âme. Dès lors nous pouvons comprendre pourquoi, pour les Anciens, la philosophie reste un art de vivre et pas seulement une pure connaissance. Pourquoi la philosophie est une attitude concrète et un style de vie qui engage l’homme. L’homme grec associe pensée et manière de vivre. En langage moderne, il n’a pas le cœur à gauche et le portefeuille à droite ; ce comportement serait inconcevable pour un grec ancien. Il doit vivre en accord avec sa pensée.

 

La philosophie sert à vivre mieux. Descartes écrit : «  bien penser pour bien faire » et Kant nous confirme que «  la philosophie est une pratique et un exercice de la sagesse non une simple science ».

Mais la philosophie est d’abord un art de penser avant d’être un art de vivre.  Cet art de vivre on l’appelle la Sagesse, ou le Souverain-Bien.

 

Pour les Modernes, surtout au XXème siècle, la philosophie devient plus politique qu’éthique, la philosophie se recentre sur la question du pouvoir et de la domination, sur la lutte des classes, plus que sur une éthique personnelle. Sartre n’a jamais illustré sa philosophie par une éthique personnelle particulière. Il continue de vivre en grand bourgeois tout en haranguant de discours maoïstes les ouvriers de Billancourt.

 

 

 

3- Philosophie et sciences 

Maître Yoda : Nous sommes des êtres illuminés pas une simple matière brute, tu dois sentir la force autour de toi, elle est dans l’arbre la roche et même dans le sol

 

La biologie est une interprétation technique de la vie. Les sciences ne font pas une philosophie, les sciences n’ont aucun discours éthique ou métaphysique, elles ne répondent pas aux questions sommes-nous sommes libres ou déterminés ?  Dieu existe-t-il ? Ou qu’est ce que la justice? Le bonheur ? La liberté ? La beauté ? Le Bien ? Le Mal ? Est-ce que la vie vaut la peine d’être vécue ?

 

A l’inverse, la philosophie n’est pas une science, et les sciences ne tiennent pas lieu de philosophie. La philosophie est juste une réflexion sur les savoirs disponibles. 

Philosopher c’est penser sa vie et vivre sa pensée dit André Comte-Sponville.

Une part de la vie n’a pas de réponse par la science donc nous nous tournons vers la philosophie pour chercher des réponses.

 

 

4- Le souci de soi, le développement personnel et le philosophe coach

 

Maître Yoda : 

*Toujours par deux ils vont. Ni plus, ni moins. Le maître et son apprenti

 *N’essaie pas ! Fais-le, ou ne le fais pas ! Il n’y a pas d’essai

*A vos intuitions vous fier, il faut

 

Des techniques nous sont proposées pour nous rendre meilleur ou plus heureux. Pouvant aller jusqu’à une injonction au bonheur : tu dois être heureux !  Une injonction hédoniste à la jouissance. La philosophie risque d’être annexée par le New Age au risque de caricaturer la philosophie des Anciens. 

Certes la finalité de la philosophie, c’est le bonheur.

La philosophie eudémoniste (eudemonia = béatitude) fait du bonheur la finalité de toute pensée ou de toute sagesse. Mais elle était à l’origine pour un bonheur collectif. Marx rêvait du bonheur pour  tous dans une société socialiste utopique. Après le 20ème siècle, nous savons que les rêves d’utopie collective, qu’ils soient communiste ou nazi, sont devenus des cauchemars. Alors  la philosophie eudémoniste peut être récupérée par une philosophie individualiste avec une vision personnelle du bonheur mais l’illusion qu’une pratique de la philosophie pourrait amener au contentement de soi.

 

La philosophie comme thérapie ou technique de management de soi laisse de côté l’essentiel de la philosophie: la dimension critique. Et critique y compris des préjugés comme définir ce que sont une vie réussie ou un bonheur individuel.

 

La philosophie est d’abord un art de penser avant d’être un art de vivre. Toute pensée doit se soumettre à la vérité ou au peu de vérité auquel nous avons accès, ce que Spinoza appelait "la norme de l’idée vraie donnée ".

 

Si le but de la philosophie est le bonheur comme pour tout être humain, cependant il ne faut pas confondre le but avec le fond de la philosophie qui est et reste la recherche de la vérité.

Mieux vaut une vraie tristesse qu’une fausse joie. En philosophie, la vérité prime, pas la santé mentale.

 

Pour le thérapeute, la vérité et la lucidité ne sont pas les moyens d’aider le malade au contraire du philosophe. 

La philosophie n’est ni un antalgique ni un euphorisant.

La philosophie c est d’abord de penser ce qui paraît vrai et ensuite d’en tirer éventuellement un certain bonheur. La philosophie examine et élucide la vie.

Freud disait: "la psychanalyse ça ne sert pas à être heureux, ça sert à passer d’une souffrance névrotique à un malheur banal". On n’est alors plus prisonnier de sa névrose de ses symptômes, mais que faire ensuite quand on est dans le malheur banal? On fait de la philosophie! 

La philosophie commence là où la thérapie s’arrête.  

Il ne faut pas compter sur un psy pour vous dispenser de vivre (sauf lors d’une cure de sommeil) ou penser à votre place.

 

Philosophie et thérapie ne sont pas opposables, ce sont deux activités foncièrement différentes,   il est exclu que l’une tienne lieu de l’autre. La philosophie n’a jamais guéri personne ; la philosophie ne peut pas guérir une dépression et ne peut pas remplacer un antidépresseur. A l’inverse, si on compte sur un antidépresseur pour nous dire comment vivre c’est la même erreur. La philosophie n’est pas une thérapie et elle ne guérira aucune pathologie mais comme la santé psychique ne suffit pas, comme la santé ne répond pas à des questions essentielles, comme la science ne répond pas à des questions essentielles,  alors nous avons besoin de la philosophie. 

 

5-  La mort de Dieu et le Tragique de la Condition humaine

 

Maître Yoda : Robuste je suis grâce à la Force, mais pas à ce point là. Le crépuscule m'envahi et bientôt, la nuit va tomber. Humm. Ainsi vont les choses. Ainsi va la Force

 


La vérité est elle un gage de bonheur ou de joie?

 

Ernest Renan: il se pourrait que la vérité fût triste

La vérité n’est pas là pour nous rendre heureux, la recherche de la vérité implique une inquiétude

 

Philosophie

 

Film: Il était une fois dans l’ouest : la vérité apparaît dans un flash-back final, où Harmonica révèle l’origine de sa vengeance. Quand il était enfant, Franck (le méchant) l’avait obligé à soutenir sur ses épaules son grand frère pendu à une arche et lui avait enfoncé un harmonica dans la bouche. La philosophie est un travail sur le Réel et la vérité.

 

 

 

 

 

Thérapie

Voir le monde à travers des lunettes roses, c'est la qualité de l'homme heureux; la thérapie est partie intégrante de la consolation et d’une distorsion volontaire du Réel. Les lunettes roses augmentent avec l'âge...

 

 

 

 

6- Consolation 

 

Maître Yoda : La mort est un élément naturel de la vie, réjouis-toi pour tous ceux autour de toi qui retournent à la Force. Ni les pleurer ni les regretter tu ne dois. L’attachement mène à la jalousie, à l’ombre de la convoitise il grandit.



Sans les arrières mondes de la religion, l’espérance d’une vie après la mort, sans au-delà ni vie éternelle ni immortalité de l’âme, ces croyances ayant  presque disparu, comment être moderne? Etre moderne c’est être inconsolé mais pas inconsolable.  

Pour Platon, la consolation vient d’un savoir sur la métaphysique sur l’immortalité de l’âme, pour les chrétiens par la promesse d’une vie éternelle mais le philosophe a renoncé à consoler dans ce sens là. Nous savons que la perte est définitive dans l’exemple du deuil. La consolation, c’est donner à penser à imaginer au-delà de la perte. La philosophie ne console pas mais peut s’intéresser à la consolation.  Pour Kant le progrès est une des catégories de la consolation. Le progrès c’est la possibilité d’ouvrir un avenir. Une consolation future sur la base d’une désolation du présent.  

 

Freud dans le célèbre article Deuil et mélancolie écrit que : « le travail de deuil consiste en ce que l’épreuve de réalité a montré que l’objet aimé n’existe plus, et édicte l’exigence de retirer toute la libido des liens qui la retiennent à cet objet". C’est à dire arracher la libido au monde des morts. Cesser d’aimer nos morts. Comme une injonction au travail de deuil, symétrie parfaite à l’injonction de bonheur.

 

La consolation peut aussi se faire par l’amour, l’amitié, les réseaux sociaux,  la culture, l’engagement, l’aide à autrui, les chants, le toucher, les pratiques de consolation mais sans l’impératif de ramener la perte a un non-événement. Le but du deuil c’est que la joie redevienne possible ce n’est pas désaimer les morts mais apprendre à aimer d’autres vivants. 

 

Si  la médecine est consolatrice par essence,  la philosophie antique fait aussi œuvre de consolation face à la maladie, la douleur, la souffrance, la tromperie, la trahison, le vieillissement et la mort, l’absence de salut après la mort.

 

Spinoza est un philosophe de la joie et il dit que parce que nous savons que nous sommes complètement déterminés,  sans libre arbitre alors nous pouvons être libres et rencontrer la joie: sachant que je ne suis pas libre je deviens libre.

 

Nietzsche dit qu’il y a une volonté de puissance et qu’on débouche sur la béatitude du surhumain.

 

Schopenhauer, bien que pessimiste, dit que le désir ne tient jamais ses promesses qu’il n y a pas de libre-arbitre et que la vie n est qu’oscillation entre souffrance ( la semaine) et ennui ( le dimanche) mais  il dit qu’une "joie tragique" est possible à travers la pitié et l’amour du prochain, et la contemplation esthétique ( poésie , musique) avec une abstinence sexuelle pour ne plus avoir d’enfants ; donc plus de vouloir donc l’humanité disparaîtra et avec elle, la souffrance ( discours repris par certains adeptes de la décroissance économique )

La consolation, c’est imaginer Sisyphe heureux.



7-  Le sens de l’histoire : une dialectique du bien et du mal ?

 

Maître Yoda : Difficile à voir. Toujours en mouvement est l'avenir



Pour Hegel il y a une finalité à l’histoire qui va dans le sens du bien, l’histoire humaine est l’histoire de la liberté.  "La consolation est une compensation factice d’un mal qui n’aurai pas dû se produire, son domaine est celui des choses finies, aussi bien la philosophie n’est pas une consolation elle est quelque chose de plus, elle réconcilie elle transfigure le réel qui paraît injuste et l’élève jusqu’au rationnel en montrant qu’il est fondé sur l’idée elle-même et en mesure de donner satisfaction à la raison car c’est dans la raison que réside le divin". Hegel s’inscrit dans une conception de la philosophie de l’histoire qui est la théodicée  (justice de Dieu, justification du sens de Dieu en dépit du mal): le mal, les massacres et l’injustice prennent sens. 



Michel Foucault : « l’épreuve décisive pour les philosophes de l’antiquité c’ était leur capacité à produire des Sages, au moyen-âge à rationaliser les dogmes, à l’âge classique à fonder la science, à l’époque moderne c’est leur aptitude à rendre raison des massacres. Les premiers aidaient l’homme à supporter sa propre mort, les derniers à supporter la mort des autres" 

Rupture avec l’idée de l’histoire comme laboratoire de constitution du bien. Il n’y a plus de plan spéculatif ou divin qui mènera au bien. 

Pour Spinoza la nature ne poursuit aucune fin, aucun but. 

Althusser: l’histoire est un procès sans sujet ni fin

Engels: l’histoire est soumise à un jeu de forces contradictoires "ce que veut chaque individu est empêché par ce que veut chaque autre et le résultat global est quelque chose que personne n’a voulu "

Mais doit-on s’incliner devant l’existence du mal? Mais arrêtons de l’évacuer au nom d’une impossible réconciliation. 

Le caractère non dialectisable du mal est un acquis des expériences totalitaires du 20eme siècle c’est à dire que oui à la sacralisation des notions de bien et de mal dans leur antinomie mais non à la dialectique du couple bien/mal comme justification  d’émancipation ou de progrès


Quelle est la différence entre le messie et le plombier? On les attend tous les deux mais on sait que le plombier ne viendra jamais

 

8- Conclusion

Maître Yoda : La peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine...mène à la souffrance.


La philosophie n’est pas une thérapie. Elle est un outil d’analyse critique et non de réconfort. La douleur et la souffrance peuvent trouver dans la philosophie un moyen de compréhension, mais pas une consolation. Si pour le bien portant la philosophie commence là où la thérapie s’arrête,   la formule peut être inversée pour le malade souffrant : la thérapie commence quand la philosophie s’amende? Mais disait Montaigne "philosopher c'est apprendre à mourir" , alors une voie médiane entre philosophie et thérapie est souhaitable, une réflexion sur le sens de la vie associée à une consolation.

 

Remerciements aux philosophes Alain Finkielkraut, André Comte-Sponville et Michael Foessel

Talmud: l'homme qui énonce une vérité en citant son auteur accélère la venue du Messie 

 

Modifié le 1 juillet 2016 

 

 
Sigmund Freud et le B’naï Brith : vers une nouvelle identité juive- Dr Fabrice Lorin

Dr Fabrice Lorin

 

 חיים   לורין

 

 

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A Marcel Lorin matricule 20014 rescapé de Buchenwald qui a  fondé avec Jean-Michel Rosenfeld  la Fraternelle des franc-maçons rescapés des camps de concentration.

 

 

 

Mes remerciements à la Loge Rambam-Maimonide du B'naï Brith de Montpellier

 

 

 

Sigmund Freud et le B’naï Brith : vers une nouvelle identité juive

 

Résumé : Freud rentre au B’naï Brith  en 1897, juste après la mort de son père Jakob, et il débute son auto-analyse la même année. Il a 41 ans. Le B’naï Brith  est son lieu communautaire. Les pères de cette génération se retrouvaient à la synagogue et les fils se rassemblent au B’naï Brith, la synagogue laïque de Freud et des intellectuels juifs viennois. Les juifs sans Dieu ont le même atavisme que leurs pères, le même gout de la discussion, de la Ma’hloket. Simplement les sujets changent, on ne parle plus de Torah ni de Talmud mais de problèmes de société, de philosophie, d’histoire des religions, de progrès scientifiques, de sionisme et de l’identité juive.

 

 

 

    

 

 

 

1- Freud et le B’naï Brith de Wien :

 

 

1-1  Sigmund Freud :

 

 

 

 

 

Freud est né en 1856. Son père est un ‘Hassid libéral, il porte le Schtreimel (bonnet de fourrure) mais il est convaincu des valeurs de la Haskala, les Lumières juives de Moise Mendelsohn.

 

Freud devient un médecin brillant mais, en 1897, il n’est toujours pas reçu au titre de professeur de médecine qu’il espérait depuis toujours. Il confirme qu’ « un professeur élève un homme au rang de demi-dieu auprès de ses patients » et il ajoute « chacun doit avoir un but pour son propre salut et j’avais choisi comme salut l’obtention du titre de professeur ». La vraie raison n’est pas dans son manque de compétence, mais  une décision impériale de limiter le nombre de juifs professeurs d’université. C’est le ministre de l’empereur François-Joseph qui bloque la nomination de Freud.

 

Début 1897 quelques mois avant son entrée au BB, Freud fait plusieurs rêves sur Rome. Son héros est Hannibal, « le général sémite symbolisant le conflit entre la ténacité juive et l’organisation catholique romaine ». Ajoutons que son père est mort en octobre 1896, et nous voyons le contexte de la vie de Freud avant son entrée au BB. Il est admis le 29 septembre 1897. Il entre pour contrer son isolement et supporter le « fardeau de l’ostracisme ». Il espère « un cercle d’hommes excellents avec un idéal élevé qui pourraient m’accepter en amitié malgré ma témérité. Votre loge m’était décrite comme un endroit où je pourrai trouver de tels hommes ». Face à l’antisémitisme, les juifs viennois ont une vie sociale avec les non-juifs dans l’espace public, mais ils  restent dans une vie communautaire dans leur vie privée.

Ainsi les premières années, Freud ne reçoit chez lui que des juifs. Son fils Martin confirme « je peux difficilement me souvenir d’un non-juif parmi les invités à la maison ».

 

Et le BB a alors un rôle de protection et de soutien mutuel. Knopfmacher, un ami de lycée et de l’université, affirme « sans l’antisémitisme, nous n’aurions jamais formé cette association ».

La fonction du BB devient donc pour Freud d’abord une consolation certes mais au-delà un lieu pour exposer ses travaux. Non seulement exposer, mais débattre et discuter comme dans tout lieu juif ! Le BB est un forum intellectuel pour l’élaboration de sa métapsychologie durant 5 années de grande créativité : 1897-1902.

 

Mais qu’est-ce que la métapsychologie ? Freud se dit que ce qu’il a découvert chez les névrosés, les malades mentaux fonctionne aussi chez tout être humain. La métapsychologie éclaire aussi le comportement des gens normaux. L’inconscient est à l’œuvre chez tous. « L’inconscient ne fait pas que perturber le comportement, et il faut admettre qu’il est la base générale de la vie psychique ». Son élaboration quitte la sphère des maladies pour englober l’universel. C’est une vraie intuition géniale.  Freud rejoint les grands penseurs de l’humanité. Comme Darwin constatant des évolutions animales différenciées selon les 13 Iles des Galapagos et qui en construit une théorie générale de l’évolution, comme Newton observant la chute de la pomme qui en construit une loi de la pesanteur et de l’attraction universelle, Freud découvre l’inconscient des malades et construit une métapsychologie valable pour tout être humain.

 

A propos du BB, Freud dira : « à l’époque où personne en Europe ne m’écoutait, et sans élève à Vienne, vous m’avez offert votre sympathique attention, vous avez été mes premiers auditeurs ».

Et il participe aux repas de l’association, il recrute 3 membres (Koenigstein, Rie, Hirschmann), il est membre du comité de justice et président du comité culturel. Il propose en 1901 un débat sur « Buts et objectifs du BB » puis en 1902 sur « le rôle de la femme dans notre association ». Les loges étaient alors uniquement masculines.

 

Freud participe à la création de la 2ème loge viennoise « Eintracht » harmonie, de 1900 à 1903.

 

 

1-2  Le B’naï Brith à Vienne 

 

La loge « Wien » (Vienne) a été fondé en 1895 comme 449ème loge de l’ordre international, 52 ans après la première loge new-yorkaise. La loge viennoise est fondée par des juifs allemands immigrés en Autriche qui l’appellent d’abord «  Bundes-Brüder » les frères de l’alliance. C’est plus tard qu’ils deviennent B’naï Brith les fils de l’alliance,  gardant les initiales BB.

Le nom allemand montre que les fondateurs insistent sur la valeur de l’unité et de l’amitié plutôt que sur la religion juive. La procédure intègre d’abord dix juifs viennois dans la loge de Prague ; puis Edmond Kohn créera la loge. Il est gynécologue et il propose à Freud dès 1895 d’y entrer. Freud décline la première proposition.

 

 

Trois hommes vont présider le BB viennois et laisser leur nom : Kohn, Ehrmann et Braun. Tous les trois sont des amis intimes de Freud.

 

Kohn est le fondateur. Il veut que le BB soit « une phalange de juifs intelligents et éduqués avec de hauts principes, et une société éthique basée sur et à travers le regard du judaïsme, une protestation éloquente et énergique aux critiques contre le judaïsme ». La loge de Vienne est fondée quand le chiffre de 50 membres est atteint.

 

Puis Ehrmann. Dans le manifeste intitulé « Was wir wollen » ce que nous voulons, Ehrmann le nouveau président et ami intime de Freud souhaite stimuler le retour au judaïsme à travers le BB de certains isolés. Il reconnait l’héritage de l’humanisme, des Lumières, de l’universel mais il laisse sans résolution la question des relations entre le BB et le reste de la société. Comment peut-on promouvoir l’union et l’universel et rester dans une singularisation strictement juive ? Ce sujet a divisé les frères de la loge viennoise pendant les premières années. Freud est lui-même exposé à la question fondamentale de sa propre identité juive, la relation entre l’attachement juif et les idéaux humanistes universels.

 

Par ailleurs, ils soutiennent un programme de charité et d’assistance économique auprès des juifs viennois et des juifs venus de l’Est, du Yiddishland et de la zone de résidence russe. C’est une zone où sont confinés des millions de juifs, qui s’étend de la Lituanie, Pologne, Biélorussie, Moldavie, Ukraine et l’ouest de la Russie. Ils vivent dans les Shtetls (villages) et ils sont une cible aisée des pogroms.

 

Le BB viennois se donne pour but de réunir le peuple juif, ils sentent que l’émancipation et l’assimilation seront une menace pour l’idée et l’idéal d’unité du peuple juif. Il devient donc une agence pour l’emploi pour les immigrants juifs. A titre d’exemple, l’agence du BB de Vienne pourvoit à 13 000 emplois les premières années. La fraternité monte aussi une agence de prêt d’argent, une agence de traitement de la tuberculose et de prise en charge des orphelins. Ils savent que les juifs sont victimes d’un « boycott social » et l’organisation pourvoit aux défaillances volontaires de l’Etat.

 

Sur le plan philosophique, Freud et ses amis appartiennent à l’association de lettres allemandes « deutschnationale Leseverein », d’orientation libérale. Ils pensent que la religion est obsolète ou tout au plus accessoire. Le livre d’Esther pourrait être leur livre car il a la particularité de ne jamais évoquer le nom de Dieu. Le livre d'Esther confirme que l'humanité a quitté l'Age des prophètes pour entrer dans l'Age de l’intelligence et de l’Étude. Un âge débarrassé de la pensée magique et de croyances occultes.

 

Leur second grand débat interne est sur le sionisme. Theodor Herzl a l’âge de Freud, il est né Budapest, son père est un religieux libéral comme le père de Freud. Il y a une correspondance entre Freud et Herzl, correspondance en allemand et pas encore traduite, mais les  lettres sont pleines de respect et de soutien. Au BB de Wien, plusieurs frères veulent un lien plus fort entre la loge et le sionisme. Les uns pensent que le BB est un refuge dans un environnement hostile, les autres frères, sionistes,  affirment que le refuge doit être hors de cet environnement. Hors de l’Autriche, en Palestine.

Mais tous se retrouvaient pour dire que les juifs sont le seul peuple à ce jour, capable de soutenir et d’exercer des idéaux nobles, avec un sens de la singularité et de la supériorité remarquable.

 

Les intellectuels juifs viennois ne sont plus religieux et ils tentent de définir les caractéristiques de l’identité juive, quand un homme n’est plus religieux.

Ehrmann, président de la loge,  avance l’idée que la sélection darwinienne a promu une population juive possédant un esprit dynamisé par « un élan vital juif ».

Puisque la religion n’est plus le vecteur de la judaïté, comment est-on juif ? La question de l’identité est le fil conducteur des intellectuels juifs athées viennois.

 

Ludwig Braun devient président de la loge et médecin personnel de Freud dans les années 20 ; il va tenter de poursuivre la réponse à cette question de l’identité. Il a écrit un texte « die persönlichkeit Freuds und seine Bedeutung als Bruder » la personnalité de Freud et son importance comme frère. Braun inscrit la judaïté dans trois dimensions :

1- un esprit d’indépendance à l’égard de la religion des dogmes. Le seul guide d’un juif est sa morale intérieure

2- une détermination courageuse à combattre le reste de la société

3- le sens du tout, de la globalité (Das Ganze : le tout). Le « Ganzjude », le juif du tout, est capable de discerner derrière les fragments épars et contradictoires en surface, l’unité et l’indivisibilité de la nature.

Braun pense que ces trois caractéristiques sont la base du dynamisme du juif, expliquant pourquoi tant de juifs ont été martyrs de la liberté.

 

Freud sera profondément influencé par la recherche d’une « nature juive », associant l’élan vital juif d’ Ehrmann et le Ganzjude de Braun.

 

 Freud définit quatre valeurs essentielles au judaïsme universel et post-religieux : 1-l’éthique 2-le rationalisme scientifique 3-l’esthétique ou le goût du beau et 4-l’athéisme 

Freud a un regard à la fois tendre et désespéré sur les gens. Il a perdu toute illusion sur la condition humaine mais c’est un désespéré qui reste un amoureux inconditionnel de la vie. 

 

Cependant pour son 70ème anniversaire en 1926, Freud est gêné par l’éloge excessif que lui fait la fraternité ; il dit « c’est comme si j’étais un Grand Rabbin craignant-Dieu,  un héros national ». Car pour la Fraternité, Freud illustre parfaitement le « Génie juif ».

 

Quels sont les exposées de Freud au BB ?

Il a fait 8 exposés, souvent issus de ses propres travaux avant publication.

Les deux premiers sur l’interprétation des rêves, le 3ème sur l’oubli, puis la vie psychique de l’enfant, Emile Zola, la chance et la superstition, nous les juifs et la mort en 1915 en pleine guerre, il dit alors ce mot d’esprit « quand on demande son âge à un juif, il répond entre soixante et cent-vingt » et raconte cette histoire : « une mère voit son fils lui mentir après être tombé de l’échelle, elle va voir le Rebbe pour être conseillée et aidée face au mensonge de son fils. Le Rebbe lui répond bien sur par une question "mais  dis-moi pourquoi un garçon juif est sur l’échelle ? ».

 

 

Plus tard Freud va créer son groupe d’élèves avec Jung, Binswanger, car il veut que sa découverte soit universelle et ne reste pas une « science juive ». Cependant il dira à Abraham : « c’est plus facile pour toi de suivre mes idées que pour Jung ».

 

Freud pense que les juifs doivent être à l’avant-garde et « préparer la terre ». Bien qu’athée, il croit une des plus vieilles traditions : tous les juifs, nés ou à naître, étaient présents au Mont Sinaï et acceptent le «  joug de la loi ».

Freud a un pied dans un passé lointain et l’autre dans l’avenir. C’est pour lui la définition du juif. Le BB est comme toute structure communautaire un moyen de supporter le fardeau de l’antisémitisme.

 

 

2- Sigmund Freud et l’identité juive

 

Dans les années 20-30 Freud fait un retour vers le monde juif mais à travers ce qui peut apparaître en première lecture comme une provocation : l’essai sur Moise et le monothéisme.

 

 

Moise et le monothéisme : il faut le lire comme un document psychologique sur la vie intérieure de Freud, et son identité juive. Comme une histoire de cas, un dernier cas qui serait l’homme Freud lui-même. Mais aussi une prise de position publique sur le judaïsme à un moment où l’histoire prend un tour tragique.

La démarche de Freud est talmudique, il rédige un véritable midrash, réécrivant l’histoire de Moise, pour comprendre le sens secret de l’histoire du peuple juif, le secret, le Sod en hébreu.

Mais il est atteint de ce que j’appelle « la tentation Spinoza » : bousculer le monde juif, en provocateur de génie. Là où Spinoza en philosophe rationnel affirme que la torah n’est pas une révélation divine mais une construction humaine, Freud assène la quatrième destitution au peuple juif. Il avait asséné la 3ème à l’humanité, à la suite de  Copernic et de Darwin. Copernic a annoncé que l’humanité et la planète terre ne sont pas au centre de l’univers, Darwin affirme que l’homme est un animal en évolution, et Freud que l’homme est mu par son inconscient. La 4ème destitution est donc pour le peuple juif : il lui annonce plusieurs scoops : premièrement Moise n’était pas juif mais égyptien, deuxièmement le peuple juif n’a pas inventé le monothéisme car le véritable auteur est Akhenaton, troisièmement il n’est donc pas le peuple élu par Dieu et enfin quatrièmement le peuple juif a tué Moise.

 

Avec le « Moise », beaucoup ont évoqué la profonde « ambivalence »  de Freud à l’égard de son identité juive. Il écrit à son fils « les juifs se sentiront très offensés par ce texte ». Pourtant il s’est lui-même à plusieurs moments de sa vie identifié à Moise. Mais également au Rav Ben Zakaï, qui a reconstruit le judaïsme à Yavné, après la chute du second temple de Jérusalem. En niant le fait que Moise était un hébreu, Freud désire-t-il une autre filiation ? Freud se demande « pourquoi la psychanalyse n’a pas été découverte par un homme pieux mais par « einen ganz gottlosen Juden » ?

 

Comme tous les intellectuels ashkénazes de la Mittel Europa, Freud est l’héritier de la Haskala, les Lumières juives depuis Moses Mendelsohn. Ce mouvement intellectuel va balayer le monde juif et inventer le « gottloser Jude » le juif laïc et athée. Et ils vont trouver des substituts laïcs variés depuis les « Wissenshaft des Judentums » les sciences juives, en passant par le sionisme, le socialisme, la philanthropie, le BB ! La culture yiddish ou la cuisine juive (Heinrich Heine « j’aime mieux votre cuisine que votre religion ». En réalité c’est la création du « juif psychologique », coupé du contenu cultuel et des textes traditionnels. Le « caractère » juif se substitue au juif religieux.

 

Freud épouse Martha Bernays. Elle est la petite fille du grand Rabbin de Hambourg, le célèbre ‘Hakham de Hambourg Isaac Bernays.

 

 

Durant leurs fiançailles Freud lui demande d’arrêter tous les rituels juifs, la gronde si elle refuse d’écrire à Shabbat, la pousse à manger du jambon, car il veut faire d’elle une « mécréante ». Et il veut un mariage civil, pas religieux. En même temps il lui écrit « quelque chose d’essentiel…ce judaïsme si plein de sens et de joie de vivre, n’abandonnera pas notre foyer ». En 1925, il écrit « j’ai toujours éprouvé un fort sentiment d’appartenance à mon peuple, et l’ai toujours cultivé chez mes enfants. Nous sommes tous restés de confession juive ».

 

Sa correspondance inédite avec Teodor Herzl montre l’estime dans laquelle il tenait le père du sionisme. Il lui écrit la « haute considération que je porte depuis des années…au combattant des droits de notre peuple ». Freud a accepté immédiatement que son nom figure dans le conseil d’administration de l’Université Hébraïque de Jérusalem, et il a souvent exprimé sa sympathie pour la cause sioniste « je me réjouis de la prospérité de nos colonies de peuplement. Cependant je ne crois pas que la Palestine deviendra un jour un Etat juif…il aurait été plus raisonnable de créer un foyer juif dans une terre moins chargée  de signification historique ».

 

 

Dans une lettre à Max Graf le père du célèbre cas du petit Hans il écrit « si vous ne laissez pas grandir votre fils comme juif, vous allez le priver de ses sources d’énergie qui ne peuvent être remplacées par rien d’autre. Il aura à se battre comme juif, et vous devez développer en lui toute l’énergie dont il aura besoin pour ce combat ».

 

Après l’Anschluss en 1938, Freud compare la perte de Vienne à la destruction du Temple de Jérusalem en 70 par l’armée romaine.

 

Moise a-t-il créé le juif ?

En 1937 Freud écrit « j’ai commencé à me demander comment les juifs ont acquis leurs caractères et je suis remonté aux toutes premières origines ». Il considère la religion comme une névrose obsessionnelle universelle. Avec Totem et tabou, il découvre l’origine dans le meurtre œdipien du père de la horde primitive, dévoré par ses fils bientôt rivaux entre eux. Si l’origine de la religion en général réside dans le meurtre du père primitif, alors l’origine du judaïsme pose un parricide de même nature : le meurtre de Moise par les juifs.

 

Quand on reprend les peintures et gravures classiques sur Moise, il brise les tables de la loi. Mais Freud brise non pas les tables, mais Moise lui-même !

Freud s’inscrit dans le mouvement de la « critique biblique ». C’est une approche non pas théologique mais un héritage de Spinoza, associant histoire, mythologie, anthropologie etc.

 

Les juifs ont-ils tué Moïse ? Curieusement dans le Zohar, le Rabbi Shimon Bar Yo’hai (IIème siècle), élève de Rabbi Akiva, précurseur de la kabbale, a écrit le même midrash ! 2000 ans avant Freud, il dit que chaque génération de juifs veut tuer Moïse, mais n’y arrive pas. Et d’ajouter que le juif a donc en lui une pulsion d’assassin, tendance interne contre laquelle il doit lutter.

 

Les 3 meurtres de Freud.

Chaque meurtre est à l’origine d’une religion.

1er meurtre : Le père de la horde primitive est tué à origine du polythéisme

2ème meurtre : Moise est tué par les juifs à l’origine du judaïsme

3ème meurtre: Jésus est tué à l’origine du christianisme

 

Que cherche Freud après la destruction du corpus mosaïque ?

Il veut chercher le cœur de l’identité juive, du caractère juif dépouillé du religieux, le socle commun à tous les membres du peuple.

 

Nietzsche nous dit que tout sujet de recherche est un aveu autobiographique. Alors disons que Freud, au soir de sa vie, veut déchiffrer une énigme : pourquoi bien qu’incroyant, se sent-il si juif ? Après avoir résolu l’énigme du Sphinx, l’énigme d’ Œdipe, il veut percer l’énigme sinaïtique. Pour cela il retourne au Livre des livres, il revient vers son père Jakob qui lui avait offert la Bible familiale. Son chemin est un exemple d’ « obéissance après coup ».

 

Au final, Freud n’est pas si iconoclaste qu’il  apparaît car il confirme que les juifs ont bien été élus par Moise l’égyptien, et que s’ils n’ont pas créé leur religion, cependant leur religion a fait d’eux ce qu’ils sont. Il s’éloigne donc du judaïsme libéral qui reste bien embarrassé par la notion d’élection.

 

Pour Freud, le peuple juif garde une place centrale car le retour du refoulé du meurtre originel ne s’est produit qu’en eux, avec une conséquence majeure pour le destin de l’humanité. Le peuple juif est donc doublement élu : d’abord par Moise l’égyptien puis par le retour du refoulé chez le seul peuple juif. Freud rédige en réalité une nouvelle théologie de l’histoire juive dans laquelle l’inconscient prend sa place, plus qu’un simple midrash, une nouvelle Torah. Suprême hérésie pour certains, digne du traité théologico-politique de son prédécesseur Spinoza. Au fond à travers la réécriture du personnage Moïse, Freud tente de voir à travers les couloirs de l'Histoire, séduit par la place de visionnaire.

  

 

Il y a un détail qu’aucun historien n’a relevé, à ma connaissance ; il s’agit du prénom hébraïque de

Freud. Le prénom hébraïque est le signifiant identitaire le plus important dans le judaïsme. Il est en deux dimensions, horizontale et verticale. Il identifie la personne et son ascendance. Hors pour Freud, ce n’est pas Simon ou Shimon dérivé de Sigmund. Son vrai prénom hébraïque est

Shelomoh (Salomon). Le prénom de son grand-père paternel donc du père de Jakob Freud. Salomon, le constructeur du Temple de Jérusalem. Nous savons combien le choix du prénom peut  être porteur de sens et du désir parental quant à la progéniture. Si tous les Shelomoh n’ont pas bâti de temple matériel, reconnaissons que Freud a bâti un temple intellectuel, celui de la psychanalyse. « C’est après la destruction du temple visible que l’invisible édifice du judaïsme pu être construit » (lettre à Martha 1882). Pour Freud le « progrès est dans la vie de l’esprit ».

 

 

 

Mais avant Freud et Spinoza, un autre juif de génie, un traître pour certains, Saul de Tarse devenu l’apôtre Paul a inventé le christianisme et lui aussi réécrit la Torah. Les prophéties d’Elie et d’Isaïe annoncent Jésus. Freud s’inscrit donc dans les pas de Paul, de Spinoza, à universaliser une géniale découverte. Il a d’ailleurs une admiration pour Paul qui a compris que la mise à mort de  Jésus est le retour du refoulé de la mise à mort de Moise. Le judaïsme est la religion du père, là où le christianisme est la religion du fils. « Paul le continuateur du judaïsme devint aussi son destructeur ». Le christianisme de Paul représente un progrès pour Freud, mais après Paul le christianisme régresse car il incorpore le culte païen de la déesse mère (la vierge Marie) et plusieurs figures du polythéisme. C’est la revanche des prêtres d’ Amon après la chute d’Akhenaton. L’Egypte reconquiert Rome.  

 

Un autre détail qui n'a pas été relevé par les historiens, c'est le prénom de son chien préféré: "Yofi". En hébreu c'est le diminutif affectueux de "mignon, beau" יפה  Yofe. La racine hébraïque du prénom « chéri » montre l'attachement de Freud à son identité.

 

 

Avançons vers l’identité juive laïcisée que Freud dessine. J’ai distingué six contributions freudiennes à définir une identité juive transmissible :

1- Chercher et découvrir

2- Une exigence éthique jamais dépassée

3- Une élection optimiste

4- L’interdiction des images et l’abstraction

5- Une combativité

6- La transmission génétique de caractères acquis

 

1- Chercher et découvrir : Dans une lettre à sa fiancée, il écrit en 1883 « je vais passer le reste de mon apprentissage à l’hôpital à la façon des goyim (non juifs), modestement, en apprenant et en pratiquant les choses ordinaires, sans m’efforcer de faire des découvertes ni de trop approfondir les choses ». Pour Freud le juif cherche, approfondit et veut découvrir. En 1913, il écrit à Ferenczi « certes il existe de grandes différences entre l’esprit juif et l’esprit aryen…de petits écarts dans la façon de concevoir la vie et l’art ». Freud conçoit l'identité juive comme une identité évolutive. Le juif doit toujours lire, apprendre, évoluer, avide de connaissance et d'avancer. Une identité évolutive, à l'inverse d'une identité compacte, figée et définitive. Le XXIème siècle nous montre combien les identités de genre, de culture, de religion, de communauté devront être évolutive au risque de disparaître si elles restent en l'état.

 

2- L’exigence éthique : du judaïsme religieux, il extraie l’exigence éthique qui mène à « des hauteurs éthiques …inaccessibles aux autres peuples antiques ». Les dix commandements sont pour Freud le fondement d'une civilisation et la sortie de la barbarie. En psychanalyste, il avance que l'amour a été le moyen par lequel l'Homme a pu s'extraire de la barbarie, passant de l'égoïsme à l'altruisme.

 

3- L’élection : elle donne aux juifs, en dépit de l’antisémitisme corollaire, « une confiance particulière dans la vie…une sorte d’optimisme ; les gens pieux parleraient de confiance en Dieu ».

 

4- L’interdiction des images : elle entraîne un renoncement aux pulsions, à la vie sensorielle, une sublimation ouvrant à une tendance à l’abstraction « Geistigkeit » entre intellectualisme et spiritualité. Avec ce terme, Freud maintient une ambiguïté. Car au fond sa conviction est que la psychanalyse est une science matérialiste. Freud est un matérialiste et pas un spiritualiste. Le caractère juif n’a plus besoin de la religion qui a accompli sa mission en ayant formé l’identité juive. Une fois la religion fossilisée et disparue, le caractère juif n’a plus qu’à se transmettre génétiquement.

 

5- La combativité : le souvenir de l’humiliation de son père un jour de Shabbat lorsqu’un goy a jeté son Streimel (bonnet de fourrure) dans la boue, reste vivace. Freud sera toujours combatif et agressif à l’égard de l’antisémitisme. En 1913, il écrit à Sabina Spilrein « si votre enfant est un garçon, il deviendra un inébranlable sioniste ».

 

6- L’hérédité : Freud est persuadé que ce socle juif est héréditaire et indélébile puisqu'il persiste même chez les « juifs psychologiques » athées. Curieusement Sigmund reste profondément lamarckien, il croit en la transmission génétique des caractères acquis. Pour mémoire, Darwin pense que le génome mute sous l’effet de l’environnement et du hasard. Lamarck postule qu’une expérience vécue peut laisser une trace dans la descendance. Depuis des travaux récents en biologie, nous savons que la transmission des caractères acquis est possible.

Mais dans les années 30, bien que le darwinisme soit roi, que dit Freud ? Que la Révélation sinaïtique, comme les expériences de l’exil, de la Galout, ont durablement marqué le peuple et l’identité : « La Palestine…nous sortons de là…nos ancêtres ont habité là-bas un demi-millénaire, peut-être un millénaire entier et il est impossible de dire ce que nous avons emmené en héritage, dans le sang et dans les nerfs de notre séjour dans ce pays » (lettre à Arnold Zweig 1932).

 

Dans le cadre de notre recherche, nous avons découvert le point de vue freudien à l’égard de l’islam : pour Freud, l’islam est dépourvu du meurtre d’une figure paternelle « la fondation de la religion mahométane, m’ apparaît comme une répétition abrégée de la fondation de la religion juive…(dont) le développement intérieur s’arrêtât bientôt parce qu’il manquait l’approfondissement que produisit, dans le cas du peuple juif, le meurtre du fondateur de la religion ».

 

Enfin d'autres traits de caractères constitutifs de l'identité juive ont été décrit par la suite par d'autres auteurs. Citons rapidement le culot et l'insolence ('Huzpa), l'innovation ('hidoush) et la proactivité (Victor Frankl). Trois traits de caractères au demeurant tout à fait applicable à l'homme Sigmund Freud. Mais au-delà de l'aspect généraliste et caricatural de telles descriptions, il est néanmoins intéressant de comprendre comment de telles caractéristiques ont pu se constituer et se transmettre.

 

 

Le 23 septembre 1939, âgé de 83 ans, le Dr Sigmund Freud meurt volontairement avec l'aide de son médecin traitant  le Dr Max Schur. Nous savons qu'il a demandé à son ami de mettre fin aux souffrances du cancer de la mâchoire qui le ronge depuis des années. Ce qui est plus étrange, c'est que le 23 septembre 1939, c'est le Yom Kippour, le Grand Pardon, la principale fête juive du calendrier religieux hébraïque. Un jour d'expiation et de jeûne. Pourquoi Freud, le juif athée, a-t-il voulu mourir un tel jour? Dans la Tradition juive, à Yom Kippour, les portes du Ciel s'ouvrent pendant 25 heures.

 

Une blague raconte: "Un jour à Yom Kippour, le rabbin se rend compte que, dans le fond de la synagogue, un homme, Yisthak, semble parler seul, s’agiter et se disputer avec quelqu’un. Le rabbin s’approche de lui et lui demande : « Yitshak, à qui parlais-tu ? »Et l’homme répond : « Je parlais à Dieu. Je lui disais : « Je veux bien demander pardon pour ce que j’ai fait mais, franchement, je n’ai rien fait de si terrible. Par contre, toi, Dieu, regarde ce monde, la souffrance, la douleur, les catastrophes qui s’abattent sur nous. Toi Dieu, c’est à toi de nous demander pardon ! »Alors le rabbin demande : « Mais comment s’est finie la conversation ? » Et Yitshak dit : « C’est simple, j’ai dit à Dieu : « Je te pardonne, tu me pardonnes, et on est quittes ! » » Et c’est alors que le rabbin s’emporte contre Yitshak et lui dit : « Mais enfin, pourquoi as-tu laissé Dieu s’en tirer à si bon compte ? »

 

Sigmund Shelomo Freud  arrive au paradis, et dans un nuage de fumée de cigare, il s'adresse à Dieu et lui dit calmement mais fermement que, par son culte narcissique de la personnalité divine, Dieu a transformé les hommes en névrosés obsessionnels et que lui Sigmund Freud veut les en libérer...

 

En conclusion,

 

A travers sa participation aux travaux du B’naï Brith comme dans la réflexion de son essai sur Moise, Freud tente de définir un nouvel homme juif, celui du 20ème siècle, un juif athée, un juif psychologique, et qui pourtant se sent farouchement juif. Il avance que la judéité peut se transmettre indépendamment du judaïsme. Et la judaïté est interminable à l’échelle du temps.

Malgré une rupture définitive et irréparable d’avec la Tradition, Freud explore son identité et par là, comme tous les grands chercheurs, il nous ouvre des portes sur notre propre identité. Auparavant il n'y avait qu'une façon d'être juif: juif religieux. Avec la génération de Freud, surviennent mille manières d’être juif: juif religieux, juif athée, juif culturel, juif psychologique, juif sioniste, juif antisioniste...puis plus tard juif israélien...Chacun peut choisir dans cette ouverture remarquable de son identité. Dès lors si les parents sont dans le prêt-à-porter, rien n’empêche les enfants à devenir psychanalyste.

 

 

 

 

 

 

Bibliographie :

*Jewish origins of the psychoanalytic movement, Dennis B Klein, The University of Chicago press, 1985

*Le Moïse de Freud: Judaïsme terminable et interminable, Yosef Hayim Yerushalmi,  1993

* Freud (1856-1939) au B’nai B’rith, 17 Octobre 2011, Alain Lellouch, mentor de la Loge Ben Gourion  http://www.bbfrance.org/Freud-1856-1939-au-B-nai-B-rith_a24.html 

 

 

 

Mis en ligne le 21 septembre 2018 

 
Douleur, médecine et judaïsme - Dr Fabrice Lorin

 

Dr Fabrice Lorin 

 

חיים   לורין

 

 

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Douleur, médecine et judaïsme

 

Pain, medecine and Judaism

 

כאב ויהדות 

 

 

Rabbi Levi Isaac de Berditchev écoute un jour le discours qu’un Rabbin fait à la synagogue. Il n’y est question que des pêchés, des transgressions des fidèles et de leur mauvaise conduite. Il s’adresse alors au Rabbin : « Maintenant que tu as passé en revue tous ces pêchés, il est temps que tu t’adresses aussi à D.ieu et que tu lui dises la liste des douleurs et des souffrances qu’il a infligé à ses fidèles et surtout n’oublie pas de lui dire que ça suffit comme ça! (dayenou)»

 

 

Quiconque sauve la vie d'un homme, sauve un monde entier (Talmud babylonien Sanhédrin 37a 38-39)

 

Tant que l'homme sera mortel, il ne sera jamais complètement décontracté (Woody Allen)

 

 

 

 

La culture religieuse imprègne profondément l’approche de la douleur et son traitement.

Dans la question générale d’une anthropologie de la douleur, quelles sont les spécificités de la civilisation juive face à la douleur? Et quelles sont les conceptions d’une permanence singulière de 3500 ans? D'une culture qui se transmet de générations en générations? Pourquoi cette obsession du peuple juif est-elle de toujours transmettre? (Lédor vador: de génération en génération) 

 

Pour aller à l’essentiel, le judaïsme n'est ni une religion de mortification, ni une religion d'ascèse. Si un jour, vous croisez un ermite solitaire dans sa grotte, maigre fantôme erratique, anorexique et meurtri par une contrition masochiste, il ne peut pas être juif...Sauf s'il se cache d'une persécution ancestrale.

 

Le judaïsme interdit la souffrance et l' esseulement. Le judaïsme est une révélation de liberté et de vie. Et cette révélation a surgi dans un désert improbable et universel: le Sinaï (Torah min Hashamaïm: la Torah venue du ciel). Ensuite la révélation est collective, elle eu lieu devant des centaines de milliers de personnes au pied du Mont Sinaï; tout le peuple hébreu a entendu le début des dix commandements. La révélation n'est donc pas individuelle comme dans les autres monothéismes (les solitudes de Jésus, de Mahomet). Cette dimension collective est très importante pour comprendre l'approche de la douleur, et nous reviendrons sur cet aspect.  La libération est double: physique et psychique. D'abord physique à la Pâques juive (Pessa'h). Elle est le souvenir de la sortie d'Égypte et de la fin de l'esclavage, de la liberté enfin retrouvée après 215 ans d'esclavage. Et sept semaines après, la libération devient spirituelle (Shavouot : semaines).

 

Le Midrash ( histoire, parabole) raconte l'histoire de cet homme juif très pieux qui perd le même jour son épouse et son fils. Pour le soutenir, ses amis lui disent qu'avec une telle quantité de souffrance morale, le jour de sa mort,  il ira directement au paradis à coté de Moïse (Moshe Rabenou). Que répond-il à ses amis? Il préférerait ne pas souffrir et ne jamais aller au paradis (Pardes). Que nous dit le Talmud à travers ce Midrash? Il nous dit que la douleur involontaire ou volontaire, n’a aucune signification, et n'aura jamais aucune valeur rédemptrice. Toute douleur doit être apaisée et traitée. La douleur ne peut donc être ni une recherche, ni une célébration, ni une sanction, ni un espoir, ni un pardon. Elle doit être combattue sans complaisance.

 

 

A travers douze chemins de montagne, nous allons tenter d’explorer l' écoumène juif, la "patrie portative" du poète allemand Heinrich Heine,  le "Massif hébraïque" pour le philosophe protestant Paul Ricœur. Remarquons que notre connaissance sur ce sujet reste fort incomplète et le lecteur voudra bien nous lire avec la plus grande des indulgences. Par avance, nous l'en remercions.

 

 

 

 

 

 

Homme zodiacal circoncis, superposé à un Homme aux veines, illustrant les points de ponction et effets de la saignée,  

XIVe siècle, BNF, Paris, 

(Médecine hébraïque, manuscrit hébreu 1181, Librairie de Blois de François Ier)


 

 

1- Une célébration de la vie

 

 

Le judaïsme ne prône pas le culte des morts car il célèbre la vie, pleinement la vie. Et même plus: un pluriel de vies. "Le’haïm"  (Vers les vies) vie matérielle et vie spirituelle. Et le peuple s’affirme toujours vivant, ‘haï, en hébreu חי

 

Le philosophe psychanalyste Daniel Sibony avance que le peuple juif a construit une "texture de la vie", spécifique. Cette texture est marquée par la transmission, mais également par un aspect unique du texte biblique: écrire sur soi en écrivant contre soi. La lecture de la Torah, l'Ancien Testament pour les chrétiens,  montre le peuple juif souvent dans la faute, dans l’égarement et la transgression. Prenons pour exemple l'histoire du "Veau d'Or": une tragédie et une succession de fautes humaines. La dimension humaine éclate à chaque verset de la lecture biblique avec les errements et la faute; ils restent le terreau de la vie. Le juif vénère donc un livre qui  s’attaque à lui-même. Quand les péchés et imperfections s'égrènent au fil des versets, nous sommes loin d'une hagiographie narcissique.  Voilà comment dès la Torah, l'autodérision s'est probablement installée.

 

L'injonction de la vie se retrouve dans plusieurs passages de la Torah. Dans le livre de Devarim 4:9 (Deutéronome)  "Garde-toi et protège avec soin ta vie",  dans Devarim 4:15 « Venishma’htem meod lenafashote’hem » veillez très attentivement sur vous-mêmes, dans Devarim 23:9 « Venishma’hta mikol davar ra » gardes-toi de toutes mauvaises choses,  enfin dans le  Devarim 30:19 "ouba'harta ba'haim", vous choisirez la vie, "Choisis la vie, afin que tu vives" וּבָחַרְתָּ בַּחַיִּים. La vie est une valeur éthique centrale dans le monde juif. Facteur de survie d'une civilisation vouée trop souvent à disparaître Le psychiatre viennois, le Dr Viktor Frankl, à sa sortie d'Auschwitz en 1945, s'exclama: "Und trozdem Ja zum Leben sagen", "Et cependant dire oui à la vie".

 

Mais si nous n'avons pas le droit de donner la mort à quelqu'un qui souffre, une histoire extraite du traité sur les mariages (Ketoubot dans le Talmud babylonien), rapporte un avis divergent. C'est l'histoire d'un rabbin célèbre, le rabbin Yehuda HaNassi (compilateur de la Mishna) qui approche de la mort mais il souffre le martyre car il est maintenu en vie par les prières de ses disciples. : "Alors que les Sages élevaient vers D.ieu leur supplication pour que Rabbi vive, sa servante, le voyant en proie à des souffrances intolérables, demanda à D.ieu d'y mettre fin: que ta volonté soit que ceux d'en haut l'emportent sur ceux d'en bas". La Gemara nous dit que la servante est alors montée en haut de la maison et qu'elle a jeté un pot de terre en bas dans la rue. Avec le bruit du choc, les gens ont arrêté de prier; alors Rabbi est mort et Dieu a pu reprendre son âme, sa Neshama. Les Sages ont donc admis que l'on puisse intercéder en faveur d'un malade pour qu'il meure.

 

 

La question de l'empathie et de prendre les douleurs de l'autre est posée dans le Talmud à propos de Rabbi Yo'hanan: pour guérir un confrère rabbin, il lui prend la main, mais à son tour, il tombe malade. Un rabbin visiteur vient le voir et lui demande "Ces souffrances te sont-elles supportables?" Et le Rabbin Yo'hanan répond: "Non, ni les souffrances, ni leur récompense". Le rabbin visiteur a alors guéri Yo'hanan en lui prenant la main à son tour.

 

Chaque religion développe un corpus de valeurs, de croyances et de symboles  centrés sur des temporalités humaines. Au 6ème siècle avant l'ère commune,  le bouddhisme s'est construit autour des enseignements de la vie exemplaire du Bouddha. Quelques siècles plus tard, le christianisme s'est agrégé autour de "l'Evènement Jésus". Jésus: sa conception, sa naissance, son éducation, sa vie publique, sa mort et sa résurrection.  Le catholicisme a surtout célébré dans "l’ Evènement Jésus", la souffrance et la mort à travers la Passion du Christ à Pâques. Contrepoint à la souffrance et la mort, véritable réforme juive du christianisme, le protestantisme  insistera sur la résurrection et le retour à la vie de Jésus. Quant à l'islam, il considère le texte du prophète comme in-interprétable, il est tourné vers un avenir qui est l'au-delà. Le judaïsme est centré sur un texte constamment interprétable, la Torah, (shivim panim laTorah: les 70 visages vers la Torah),  un hymne à la vie et à un futur humain meilleur. Dès lors le Kaddish, appelé prière des morts, est avant tout un hymne à la vie. Sa traduction montre d'ailleurs une grande proximité avec la prière chrétienne (Notre Père), qui s'en est largement inspirée.

 

Certes le judaïsme  a abordé la notion d'un Dieu triste et fragile, en souffrance. En effet, les Maîtres de la Tradition, (les kha’hamim), disent qu'il existe un lieu appelé baMistarim    במסתרים   qu'on peut traduire par "dans les lieux cachés", où Dieu pleure toutes les nuits. Dans la tradition juive, il y a donc un Dieu qui rit, un Dieu qui pleure, un Dieu sensible, un Dieu pour qui ce qui ce passe ici-bas est un drame et qui nous attend à la fin de l'Histoire; un Dieu qui participe, mais qui attend l'Homme. Mais le Dieu juif, même s'il est sensible, il n'est pas fragile, se différenciant ainsi du Dieu chrétien.

 

Néanmoins certains Sages avancent que la signification de la souffrance physique est à considérer à travers un raisonnement sur les deux langages: langage matériel, langage spirituel. La Torah orale a été donnée par Dieu aux hommes dans la langue des hommes: le langage du corps. Le langage de la matière, du corps. Celui de la souffrance physique, ou de la maladie par exemple. La Torah emploie des termes très concrets et qui parlent immédiatement à l’homme. Des maux qui renvoient immédiatement au corps de l’homme. Et c’est à l’homme de prendre cette langue du corps pour la remétamorphoser et la renvoyer à Dieu dans ce qui est la langue de la Torah orale,  la souffrance physique devient symbolique. L’homme fait le travail inverse, il va reprendre ses maux et les réinterpréter dans une langue plus conceptuelle et abstraite, la langue du dédommagement par exemple pour « œil pour œil, dent pour dent ». Si Dieu peut utiliser les deux langues, l’homme peut utiliser la langue de la matérialité mais aussi, à travers la réflexion intellectuelle des Sages, il a accès à une spiritualité immatérielle forte. Dans la conception juive de l'homme, il y a toujours une démarche d'arrachement à la torpeur de la matérialité, vers la spiritualité.

 

Enfin pour certains Sages, la douleur pourrait avoir une valeur messianique. La période messianique sera précédée par les douleurs d'enfantement du Messie, disent-ils. Des douleurs terribles comme l'homme n'en a jamais connue, s'abattront sur le monde! Si fortes qu'un Sage du IVème siècle disait: " Je vis chaque jour dans l'attente du Messie, mais je préfère ne pas être là lorsque ces douleurs commenceront!". Pour certains le XXe siècle et la Shoah témoignent de ces douleurs. Nous serions donc dans un temps pré-messianique...

 

Revenons à cette fameuse injonction primordiale de la vie: 'haï. Une première constatation montre l'absence de guerres civiles au sein du peuple juif dans l'Histoire. S'il y eu des régicides et luttes de pouvoir entre les royaumes de Judée et royaume d’Israël au 8ème siècle avant l'ère moderne, des exactions de la part des zélotes au Ier siècle, , il n'y eu jamais de guerres civiles comparables aux guerres de religion en France, à la guerre de Sécession aux USA, aux guerres du monde arabo-musulman.  Deuxième constatation: elle pose inévitablement en creux, la question de la survie du peuple juif à travers ses cinq milles ans d'histoire. Georges Steiner explique que justement l'antisémitisme est issu de cette longévité du peuple juif: "le juif a duré trop longtemps en tant qu'identité ethnique et historique". Les juifs ont un pacte inextinguible avec la vitalité et le mystère de cette longévité, de cette survie, exaspère les autres peuples. Et comment a-t-il pu survivre à tant de massacres, de pogrom et de volonté exterminatrice? Curieusement, si un peuple peut invoquer la notion de "résurrection" au sens symbolique dans sa longévité,  c'est bien  le peuple juif! De la première déportation par les Assyriens en -722 avant l'ère commune, qui conduit à la disparition de dix des douze tribus, de dix des douze familles descendantes de Jacob, puis la déportation par Nabuchodonosor en -586 avant l'ère commune, à la chute du second Temple (70) et le premier génocide romain (1,5 millions de morts) lors de la révolte de Bar Korbah jusqu'au XXème siècle et la Shoah: comment un si petit peuple a-t-il pu ressusciter après chaque séisme? Là où tant de civilisations glorieuses sont disparues corps et biens dans les naufrages de l'Histoire: babylonienne, perse, égyptienne, grecque, romaine, arabe, ottomane, inca, maya...La liste est longue.

 

La première réponse à cette survie plurimillénaire est dans la croyance religieuse. La protection est divine. Elle est la garantie et la démonstration de l'Alliance éternelle entre Dieu et le peuple juif. Les religieux ont foi en cette explication, ce qui peut parfois aboutir à un rejet de l'armée israélienne, car Dieu seul va protéger son peuple et la Terre d’Israël, son lieu de résidence.

 

Hors du religieux, dans les sciences humaines, le psychiatre Boris Cyrulnick a élaboré le concept de résilience. Maintenant le terme est bien connu, il s'applique à un individu qui se reconstruit malgré une histoire chaotique qui aurait du le mener à une destruction psychique, sinon corporelle. L'extension du concept de résilience au peuple juif est pertinente. Elle a commencé depuis l'esclavage en Egypte et surtout la sortie d'Egypte. Le franchissement de la mer rouge est symboliquement une route vers un avenir de vie. Pour certains, la résilience du Am Israël est le signe d'une mission  quasi prophétique pour l'ensemble de l'humanité.

 

C'est ainsi que les juifs sont devenus un "peuple monde" qui a traversé le temps et l'espace, un peuple qui a parlé dans plusieurs langues et a développé des traditions populaires distinctes, des modes de vie variés. Mais avec des valeurs communes issues de la Loi religieuse, la Halakha,  avec une même conscience historique depuis la chute du second Temple en 70 après l'ère commune. Alors à coté de nombreuses explications religieuses, sociologiques, ethnologiques, économiques, administratives, militaires... nous avançons l'hypothèse de la survie des corps complexes, une transposition darwinienne des corps biologiques aux corps sociaux. Pour détruire un ennemi, il faut bien le connaitre, c'est-à-dire avoir assimilé toutes les parties du corps pour tuer son cœur. L'Histoire de l'antisémitisme montre qu'aucun des  ennemis des juifs n'avait vraiment étudié,  connu, compris réellement le corpus profond du judaïsme. En parallèle et en réponse,  le judaïsme n'a cessé de développer des ramifications complexes afin de mettre toujours à l’abri le cœur du peuple. Un réseau de transmission interne bien sur, mais aussi une complexité spirituelle et intellectuelle. Alors, après chaque tentative d'extermination, la repousse revient à partir d'une racine intacte, aidée en cela par le nomadisme et l'inscription de la diaspora dans la mondialisation bien avant le siècle actuel . Comme dans la vie biologique et les questions darwiniennes de l'évolution et de l’adaptation. Corps simple ou corps complexe? Si la repousse n'est pas d'ordre physique, si la réponse n'est pas de la puissance militaire par exemple, elle sera intellectuelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2-  Les médecins juifs

 

 

"Tous les médecins sont juifs...Tous les pharmaciens sont juifs...Tous les archevêques de Paris sont juifs...Tout le monde sont juifs. Pour les médecins, je suis formel...enfin pour le docteur Petiot je ne suis pas sûr..." nous dit Pierre Desproges dans son sketch "Les juifs". Alors est-ce vrai ? Pourquoi cette représentation populaire est-elle si forte ?

 

Le 15 décembre 1945, à la prison de Nuremberg, l'idéologue nazi Alfred Rosenberg -après avoir entendu lors du procès les plans secrets d’Hitler et les destructions massives- répond au capitaine américain Gustave Mark Gilbert, psychologue de la prison : « Nous n’avions l’intention de tuer personne au début…Retirer aux juifs leurs positions dominantes, c’est tout. Au lieu d’avoir 90 % de docteurs juifs à Berlin, réduire cette proportion à 30 %...Je ne pensais jamais que cela conduirait à des horreurs telles que des assassinats en masse ». Alfred Rosenberg sera pendu le 16 octobre 1946 à Nuremberg pour crime contre l’Humanité. Mais il avoue par-là que trop de médecins juifs est une cause d’antisémitisme. La figure du médecin juif dans l'idéologie nazie touche au délire chez Julius Streicher (directeur du journal antisémite Der Stürmer et pendu en 1946 à Nuremberg) qui confie au capitaine Gilbert: " Nous savons maintenant pourquoi le juif utilise tous les artifices de séduction pour entraîner des jeunes filles allemandes à un age aussi jeune que possible; pourquoi le docteur juif viole ses malades pendant qu'elles sont sous anesthésie. Il veut que la jeune fille et la femme allemandes absorbent le sperme étranger du juif".

 

 

 

Revenons à la figure du médecin juif dans le judaïsme. Si nous suivons, pas-à-pas la Torah, le premier médecin, c'est Dieu. Le verset d’Exode (Shemot) 15 : 26 est simple et direct : "je suis Dieu ton médecin" (Ani haShem Rofe'ha). Les talmudistes se posent alors la question :  mais si Dieu est notre seul médecin, devons-nous appeler un médecin si nous sommes malades ? Ou peut-être devons-nous obéir au seul destin divin ? Et attendre éventuellement une guérison venant de Dieu ? C'est le premier verset et il nous laisse bien sûr en suspens. Fort heureusement un second verset arrive un peu plus loin, Exode (Shemot) 21 : 19, et il dit : "Et soigné, il sera soigné" (Verapo yerapé), avec redoublement du signifiant soigner. Disons-le avec force, grâce à ce verset, les talmudistes s’engouffrent dans un passage étroit au bout duquel ils ouvrent le chemin à.. Toute la médecine des hommes. Incroyable, mais qu'est-ce qui était en question ? Réponse simple : Dieu créée les maladies, mais les hommes ont-ils le droit de soigner ces maladies ? Voir de les guérir et se substituer ainsi au Tout-Puissant ? Oui répondent les Sages. Si c'est écrit dans la Torah, et accompagné d’une bonne interprétation... Ensuite des champs intellectuels et scientifiques s'ouvrent à la recherche humaine. Sans fin. Nous sommes devant une rupture épistémologique remarquable.    

 

 

Après l'Exode et la sortie d'Egypte, vient le désert du Sinaï où Moïse reçoit cette injonction de Dieu, Nombres 21 : 8 (BaMidbar) :  et l’Éternel lui dit : « Fais-toi un serpent venimeux et place-le sur une perche. Toute personne mordue qui le regardera aura la vie sauve. » Nous reconnaissons le caducée, symbole de la médecine, symbole de la thérapeutique.

 

 

Pour synthétiser notre propos, cinq petits versets de la Torah définissent la médecine. Cinq versets, pas plus, pas moins. La fonction et le but de la médecine depuis 3000 ans sont ici résumés. Cinq phrases courtes : Tu choisiras la vie, tu devras faire très attention à ta vie, je suis Dieu ton médecin, et soigné il sera soigné, toute personne qui le regardera aura la vie sauve.

 

 

A partir de la Torah, le Talmud définit les conduites à l'égard de la santé : un malade a le droit de se soigner mais il a aussi le devoir de se soigner. Il ne doit pas rester à souffrir et dépérir. Il doit choisir la vie.  Le commandement (mitzvah) est alors d'aller consulter un médecin et de préférence le meilleur des médecins. Et le médecin juif doit être dans les meilleurs...Car depuis des siècles, soigner est pour lui un commandement divin. Progresser, être à l'avant-garde des connaissances, est encore un commandement renouvelé dans le Shoul'hane Arour de Joseph Caro. Le médecin doit s'updater constamment.  La Formation Médicale Continue est écrite dans le Talmud depuis bien longtemps.

 

 

Si soigner est un commandement, nous comprenons pourquoi nombre de rabbins étaient également médecin et le plus fameux d'entre eux, bien sûr Maïmonide dit Le Rambam. Soigner les âmes et soigner les corps n'est pas contradictoire pour une religion qui a une conception moniste des relations entre l'âme et le corps.

 

 

Et pour le paiement ? Combien ça coûte Docteur ? Combien je vous dois ? Si pour un médecin, soigner est un commandement divin, peut-il accepter un paiement ? Les Sages nous disent qu'un médecin ne peut pas gagner de l'argent avec un commandement (mitzvah). Exactement comme un Rabbin pour sa communauté. Le paiement à l'acte est inconcevable dans les fonctions, qu’elles soient médicales ou rabbiniques. Alors le paiement sera calculé en fonction du temps passé, superposable à une activité profane potentiellement rémunératrice. Si j'ai soigné des malades pendant 8 heures, combien aurai-je gagné si j'avais été ingénieur pendant le même temps ?

 

 

Plus tard avec le second Moïse, Maïmonide (1138-1204), appelé le Rambam, la figure du médecin juif devient universelle et reconnue. La prière du médecin de Maïmonide, Tefilat HaRofeh, orne souvent les cabinets médicaux des médecins. Elle est inspirée du serment d'Hippocrate.

 

 

 

                                            La prière du médecin (Tefilat HaRofeh) de Maïmonide

 

 

« Mon Dieu, remplis mon âme d'amour pour l'art et pour toutes les créatures. N'admets pas que la soif du gain et la recherche de la gloire m'influencent dans l'exercice de mon Art, car les ennemis de la vérité et de l'amour des hommes pourraient facilement m'abuser et m'éloigner du noble devoir de faire du bien à tes enfants. Soutiens la force de mon cœur pour qu'il soit toujours prêt à servir le pauvre et le riche, l'ami et l'ennemi, le bon et le mauvais.

Fais que je ne voie que l'homme dans celui qui souffre. Fais que mon esprit reste clair auprès du lit du malade et qu'il ne soit distrait par aucune chose étrangère afin qu'il ait présent tout ce que l'expérience et la science lui ont enseigné, car grandes et sublimes sont les recherches scientifiques qui ont pour but de conserver la santé et la vie de toutes les créatures.

Fais que mes malades aient confiance en moi et mon Art pour qu'ils suivent mes conseils et mes prescriptions. Éloigne de leur lit les charlatans, l'armée des parents aux mille conseils, et les gardes qui savent toujours tout : car c'est une engeance dangereuse qui, par vanité, fait échouer les meilleures intentions de l'Art et conduit souvent les créatures à la mort. Si les ignorants me blâment et me raillent, fais que l'amour de mon Art, comme une cuirasse, me rende invulnérable, pour que je puisse persévérer dans le vrai, sans égard au prestige, au renom et à l'âge de mes ennemis. Prête-moi, mon Dieu, l'indulgence et la patience auprès des malades entêtés et grossiers.

Fais que je sois modéré en tout, mais insatiable dans mon amour de la science. Éloigne de moi l'idée que je peux tout. Donne-moi la force, la volonté et l'occasion d'élargir de plus en plus mes connaissances. Je peux aujourd'hui découvrir dans mon savoir des choses que je ne soupçonnais pas hier, car l'Art est grand mais l'esprit de l'homme pénètre toujours plus avant ».

 

 

Belle leçon de sagesse du rabbin médecin Maïmonide. Il réussit à concilier l'héritage juif de Jérusalem et l'héritage grec d’Athènes; il réussit une synthèse des deux grandes sagesses du monde occidental.

 

Mais pourquoi y-a-t-il eu toujours autant de médecins juifs, de ces grands noms de Maïmonide à Freud? De chercheurs,  de biologistes, de dentistes et pharmaciens?

 

L'attrait des disciplines intellectuelles est illustré par le prophète Zacharie 4:6:" Ni par la puissance, ni par la force mais par mon Esprit".

 

Aussi, soigner un homme malade est un commandement de la Torah. Un commandement, ou en hébreu une "Mitzva". Ensuite, si pour soigner une maladie le médecin ordonne au malade  quelque chose qui est contraire à la Torah, et bien le malade doit lui obéir! S’il faut manger le jour du jeûne de Kippour, s'il faut prendre une ambulance à Shabbat ou manger du porc, manger de la viande mélangée au lait (ne pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère, Lo tevashel Gedi Ba khalav Imo), manger des aliments non casher...afin de rester en vie...Aucun problème. C'est Pikouakh nefesh, sauvetage d'une âme.  La vie est fondamentale dans le judaïsme. Les règles de la Torah, issues du don de la Torah au Sinaï, s'effacent devant l'urgence de la santé. Dès lors le médecin a dans le triptyque cognitif juif "pensée-parole-action",  le pouvoir de "mettre la Torah entre parenthèses". Les rabbins (Rabbanim) n'ont pas ce pouvoir. La vie est une valeur primordiale, supérieure à toute exégèse.  

 

 

Mais alors, pourquoi tant de médecins?  Avançons au minimum...cinq réponses possibles. 

  

Premièrement soigner les hommes pour conserver la vie; nous renvoyons au chapitre précédent. Deuxièmement la profession médicale fut une des rares activités tolérée pour les juifs, et troisièmement une activité professionnelle immédiatement transportable en toutes contrées. Transporter son fond de commerce, ne pas avoir un stock qui retarde les déplacements, voyager sans craindre les voleurs, les bandits et les détrousseurs de grands chemins. Faire tenir le fond de commerce en soi, simplement dans son cerveau. Qu'il ne tienne qu'à la connaissance, au savoir et à la sensibilité. Transporter son savoir comme on transporte un instrument de musique, et si possible dans un petit étui. Alors le violon plutôt que le piano, la clarinette plutôt que l'orgue ou la contrebasse... Les deux disciplines qui appliquent ces principes sont la médecine et la musique. Ajoutons l'orfèvrerie, le commerce et la traduction. A propos de la joaillerie une histoire new-yorkaise dit que jew est le diminutif de jeweler.  Pour mieux comprendre le choix du métier dans le judaïsme, rappelons le Tragique du "destin juif": il est  soutenu par au moins deux sentiments: le sentiment de précarité et le sentiment d'être rejeté par la monde. Etre médecin répond en partie à cette double contrainte. Le médecin espère la sécurité personnelle et l'estime de ses patients ou de ses pairs, pour éloigner l'exil et le rejet.  Ensuite parce que les sciences sont essentielles dans la conception juive du monde; la recherche et la connaissance sont une nécessité pour la priorité de la vie. Mais revenons sur le Tragique du destin juif: le grand historien américano-polono-autrichien Salo Wittmayer Baron (1895-1989) a ironisé sur "la conception lacrymale de l'histoire juive", en soulignant la nécessité de distinguer l'histoire de l'antisémitisme, et l'histoire du peuple juif.

 

Un jeune juif  a donc au moins cinq bonnes raisons pour s'engager dans les études médicales, surtout si ses parents lui "suggèrent" fortement...! Soigner et conserver la vie, une profession tolérée, une activité transportable, la recherche et la connaissance, enfin être aimé et reconnu malgré le rejet identitaire a priori. Nous laisserons de coté momentanément la fierté de sa mère, une future Parnassa (réussite matérielle), et d'autres aspects réparateurs dans la vocation (enfants de rescapés des camps de la mort, ou de l'exil séfarade).

 

Si devenir médecin est une première étape, être médecin juif, ouvre une seconde porte: la porte de l'humilité: "il paiera les frais de guérison" (Exode [Shemot] 21-19). Le médecin paye de sa personne...La Torah orale dit que nous avons le droit de guérir (Talmud, Traité Baba Kama 85B). Enfin plutôt que guérir, surtout le devoir de soigner. C'est acquis. Mais pourquoi est-il écrit que "le meilleur des médecins, mérite l'enfer"? "Tov sheBeRofim liguehinom" (Talmud, Traité Kidoushin 82A). La réponse est simple. Le médecin qui se pense le meilleur des médecins est dans la Toute Puissance de la pensée et de la fonction. Il perd sa dimension humaine. Il devient dangereux. Il a oublié l'humilité de l'homme. Le Dr Julius Preuss (1861-1913), brillant médecin talmudiste décédé prématurément à 52 ans, a fait graver sur sa tombe une épitaphe si typiquement marquée par l'autodérision : "Rofé velo lo ": "médecin mais pas pour lui-même"... "La vie est sacrée, nous ne pouvons pas décider si nous devons la donner ou l'enlever" nous disait le Rabbin Didier Kassabi. Dès lors la médecine est comme la Loi juive, la Halakha, elle est en discussion, en progrès. Un bon médecin doit être sûr de lui,  attentif à la marche du monde, au progrès de la science et des dernières connaissances. Mais jamais se croire le meilleur!

 

Pour rebondir sur cette soif de connaissance, la libido sciendi, souvenons-nous des premiers cartographes maritimes; ils sont juifs majorquains (chuetas) et ils établissent les premières cartes maritimes et terrestres dès le XIVème siècle. Intermédiaires, traducteurs (Tordjman), polyglottes, voyageurs, commerçants, ils circulent entre les mondes chrétiens et musulmans. Le plus célèbre d'entre eux est Abraham Cresques, l'auteur de l'Atlas Catalan en 1375. Ils servent les rois ibériques, les rois d'Espagne et du Portugal, comme Henri le Navigateur, qui pourront avec ces cartes, bâtir leur empire...Découvrir la Terre, c'est comme découvrir le corps. Les cartographes sont des anatomistes. Les continents terrestres sont une émergence du corps de l'humanité, du corps de l'homme, de la création divine. La curiosité ne peut avoir de limite dans le judaïsme. Connaitre la terre, c'est connaitre l'homme, c'est approcher Dieu. Connaitre le monde, c'est envisager la création divine et le Maître de l'Univers. Si les kabbalistes traquent Dieu dans la moindre lettre de la Torah, les anatomistes et les géographes font à l'identique dans les sciences.  Médecine et cartographie sont intimement liées, depuis ces temps anciens du Moyen-âge, jusqu'à l'imagerie médicale moderne!

  

Les sept tuniques de l’œil, Selecta artis medicalis, XIVe siècle, BNF, Paris, hébreu

(Médecine hébraïque)

 

Dans la Talmud, si un juif ne doit pas vivre dans un endroit sans médecin, toutefois il ne doit pas mettre toute sa confiance dans un seul médecin. Une histoire raconte qu’il faut s’installer et vivre dans une ville où il y a deux médecins…et deux synagogues. Car un juif a toujours deux synagogues: celle qu'il fréquente assidûment... et celle dans laquelle il ne mettra jamais les pieds! Cependant la disparition progressive du spirituel au profit du matériel, du sacré au profit du profane, a conduit le médecin à remplacer le prêtre (Cohen) dans la gestion du pur et de l'impur: Tahor véTamè טהור וטמא. Le pur c'est ce qui est de l'ordre de la vie, l'impur ce qui est de l'ordre de la mort.

 

Dans le Labyrinthus medicorum errantium (Nuremberg, 1553), le médecin suisse Paracelse1 écrit: "Quant à la médecine, les Juifs d'aujourd'hui, comme ceux d'autrefois, se vantent d'abondance et n'ont pas honte de mentir. Ils prétendent être les plus anciens et les premiers médecins. Certes, ils sont les premiers parmi toutes les nations, les premiers gredins, s'entend… Eux qui ont rejeté Dieu et son unique fils, eux qui ne les ont pas reconnus, comment pourraient-ils connaître les pouvoirs mystérieux de la Nature ? Dieu leur a retiré, leur a arraché des mains l'Art de la médecine, les condamnant et les bannissant tout à la fois, eux et leurs enfants, pour toute éternité… Néanmoins, ils revendiquent comme leurs, toutes les louanges de la médecine. N'y prêtons pas attention… Car ils ne sont pas nés pour la médecine et n'y ont jamais été formé. Depuis le tout commencement du monde, ils ont reçu pour mission d'attendre le divin Messie… Et tout ce qu'ils ont entrepris par ailleurs leur est resté étranger et faux. La médecine a été donnée aux Gentils."

 

Paracelse nous fait la triste liste des thèmes antisémites classiques, il rappelle la seconde alliance au profit dorénavant des médecins chrétiens... et il rend "à l’insu de son plein gré" un hommage jaloux. Au XVIème siècle, la concurrence est rude entre médecins chrétiens et médecins juifs! Toujours trop de médecins juifs! C'est exactement l'argument de l’idéologue nazi Alfred Rosenberg en 1945 (voir ci-dessus). Mais à la Renaissance, le sens de l'histoire devient défavorable, les médecins juifs vont être effacés progressivement du monde européen à coup d'interdictions successives.

 

Pourquoi? La raison est simple. Les chrétiens ont toujours beaucoup apprécié les médecins juifs pour leur savoir et leur pratique omnipraticienne (3). Le médecin juif fait de la médecine et de la chirurgie, il n'a pas toutes les contraintes réglementaires imposées au médecin chrétien. Nombre d’Archevêques avait à leur service un médecin juif et les praticiens juifs sont retrouvés dans le sillage des Papes en Avignon et des grandes Maison de Savoie, de Bourgogne et d'Anjou. Au fronton de la Faculté de médecine de Montpellier, nous lisons les noms d’Isaac Ben Abraham, Meshulam, Shem Tov Ben Isaac, Profacius. Jacob Ben Machir ibn Tibbon (appelé Profiatus Judaeus ou Don Profiat),  est astronome et médecin. Il est nommé Doyen de la faculté de médecine de Montpellier en 1300. Encore à Montpellier, il y a 3 médecins juifs pour 17 médecins chrétiens au XIIe siècle et 10 médecins juifs pour 45 médecins chrétiens au XIIIe siècle (4). De même, à Marseille, le nombre des médecins juifs est plus élevé que celui des médecins chrétiens, 20 pour 16, durant la première moitié du XVe siècle (Caroline Darricau-Lugat). A partir du XVe siècle, ils subissent néanmoins les persécutions et perdent en grande partie leur patientèle chrétienne. A Rome, le pape de la Renaissance Jules II, le protecteur de Michel-Ange auquel il commande les peintures de la fameuse Chapelle Sixtine,  a pour médecin personnel le Rabbin médecin Samuel Sarfati; nous savons qu' il a offert au pape Jules II, une bible magnifiquement décorée lors de l'accession de Jules II au pontificat en 1503.  

 

Les interdictions ont couru jusqu'au XXème siècle, avec l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste de Mussolini. Ainsi les lois de septembre à novembre 1938 en Italie, interdisent les mariages mixtes, excluent les enseignants des écoles, excluent les juifs des bibliothèques, des annuaires téléphoniques...et interdisent aux médecins juifs de soigner des non juifs "sauf en cas de nécessité" si aucun médecin non juif n'est disponible. Le Grand-Rabbin de Rome, Elio Toaff raconte l'histoire de son frère chirurgien, Enzo Toaff. Alors qu'il opère, la police arrive et lui demande de quitter le bloc opératoire sur le champs. Il demande juste le temps de terminer l'intervention chirurgicale en cours et recoudre le patient. Le mois suivant, il émigre en Palestine. Nous sommes en 1938.

 

En 2014, Le sondage Fodapol (Fondation pour l'innovation politique) et son rapport sur "L'antisémitisme dans l'opinion publique française" , compare les données de 2004 et 2014. L'antisémitisme progresse. Nous apprenons que 8% des français -soit 5,3 millions de personnes- éviteraient d'avoir recours à un médecin juif. Ce chiffre monte à 28% chez les personnes proches du Front National. Par ailleurs 16% des français estiment que les médecins juifs sont trop nombreux en France. Les temps sombres de l'antisémitisme n'ont pas quitté les rivages du pays. Mais finalement, si les antisémites ne consultent pas un médecin juif, tant mieux. Rien de plus douloureux pour un médecin que d'entendre dans l'intimité de la relation médicale, le surgissement brutal de propos antisémites ou racistes. Saluons le nouveau médicament contre l'antisémitisme: Antisemitox disponible en patch, bonbons au miel, dans toutes les bonnes pharmacies! Et imaginons une nouvelle aventure d'Astérix le gaulois, "Astérix à Jérusalem" . Le héros gaulois rencontre un autre irréductible face aux romains : Antisemitix le druide juif, tombé dans la Torah quand il était tout petit.    

 

 

 

 

Moïse Maïmonide (1134-1204) : De Astrologia, Cologne, 1555

 

 

 

3- La maladie

 

Dans le judaïsme, la maladie est certes une manifestation de Dieu afin que l'homme prenne conscience de ses fautes par le corps ou l'âme. Mais un verset de la Torah vient contrecarrer le projet divin, Exode 21:19 (Shemot), il est dit:    

ורפא ירפא     Verapo Yerape  "Et soigné il sera soigné"

 

 

Le mot soigné est répété deux fois. Pourquoi? Les talmudistes savent qu'un mot, une phrase, ou un commandement  répété plusieurs fois dans la Torah, souligne l'insistance du concept. L'interprétation de ce verset ouvre donc tout le champ de la thérapeutique. Si Dieu envoie une maladie, l'homme doit néanmoins la soigner et la guérir. L’homme peut donc intervenir dans l’évolution du monde, dans la transformation de la Nature. Nous sommes dans le classique débat philosophique: Nature ou Culture, quelle rôle pour l’homme ? Le judaïsme a tranché pour la Culture et la transformation. Transformation de l'homme, de sa personnalité (métanoïa), de son milieu, transformation de la culture par la connaissance, transformation du monde, de la génétique, de l'épigénétique. Remercier la Nature oui, la transformer aussi. Alors même si le juif ne croit pas toujours en Dieu, il croit Dieu. S'il ne parle pas de Dieu, il parle à Dieu... Et dans le cadre de cet étrange dialogue, il peut interpeller Dieu, voire le mettre à l’épreuve. Attitude singulière dans l’histoire des religions, où la soumission est de règle.

 

 

Le Tikkoun olam, réparation du monde, est une notion du judaïsme cabalistique. Les kabbalistes nous disent qu'il faut réparer les vases brisés lors de la création, en suivant la loi juive, la Halakha. Les libéraux avancent que le juif doit réparer le monde par la voie politique et la justice sociale. La médecine est dans ce mouvement, elle doit traiter la souffrance et la douleur.

 

Le judaïsme proscrit l’ascèse et la mortification. La douleur auto-infligée n’a aucun sens. Toute douleur doit être apaisée et traitée.

 

 

4- Le vocabulaire de la douleur en hébreu

 

La langue hébraïque est très importante dans le judaïsme. Certains parlent d’un peuple-laboratoire pour la pensée et la foi, et d'un peuple-langue pour affirmer le lien profond entre le groupe humain, la communauté et sa langue. Alors voyons les termes utilisés :

 

 La douleur se dit en hébreu Keev  כְּאֵב

 La souffrance se dit Sevel  סֵבֶל ou en hébreu ancien  עצב

 Les souffrances, les tourments, un mot au pluriel car de signification forte se disent yissourim ייסורים

עונש  signifie le châtiment.

 

 

Le judaïsme autorise donc un dialogue entre le croyant et D.ieu; ce dialogue peut aller de la plainte, du gémissement, de l’interpellation jusqu’ à la rébellion. Le livre de Job est une bonne illustration de cette dialectique. Plus en profondeur, Job pose cette question inédite : Dieu peut-il vouloir le malheur, la douleur et la souffrance des hommes ? La Shoah a reposé avec horreur la question de Job. Ou Job pratiquait-il sans comprendre, sans se poser de questions ? C’est l’interprétation de Maïmonide.

 

 

5- Les sacrifices et la Cacherout :

 

Les Cohanim, prêtres du Grand temple, étendaient la règle humaine aux animaux : il fallait tuer l’animal du sacrifice, sans le faire souffrir. La Cacherout, désigne l'ensemble des règles alimentaires juives. Ces règles se trouvent mentionnées dans la Torah et sont développées dans la Tradition orale, le Talmud. La shehita ou jugulation, consiste à trancher la majorité de l'œsophage et de la trachée artère, les artères carotides et les veines jugulaires, avec un couteau effilé (hallaf). Le but de la shehita est de ne pas faire souffrir l'animal, puisque la jugulation vide instantanément le cerveau de son sang et donc supprime toute douleur.

 

 

 

6- La circoncision :

  

 

La circoncision, Giovanni BELLINI, 1500, huile sur bois, National Gallery, Londres

 

 

Appelée Brit milah (בְרִית מִילָה alliance circoncision), depuis Abraham elle symbole l’alliance avec Dieu, elle doit être effectuée à 8 jours, et si possible sans douleur.

 

En pratique actuellement, la circoncision est précédée par l'application de crème antalgique (Emla 5% lidocaïne prilocaïne) sur le pénis du nourrisson 1 heure avant la circoncision. L'application assure une antalgie complète.

 

 

 

 

 

 

7- L’accouchement :

 

 

 Accouchement de jumeaux (Esaü, Jacob)

Médecine hébraïque,

Haggadah de Sarajevo, 1350

 

Classiquement le verset de la Genèse serait un argument pour laisser libre cours à la douleur de la jeune accouchée :

אֶל - הָאִשָּׁה אָמַר הַרְבָּה אַרְבֶּה עִצְּבֹונֵךְ וְהֵרֹנֵךְ בְּעֶצֶב תֵּלְדִי בָנִים וְאֶל - אִישֵׁךְ תְּשׁוּקָתֵךְ וְהוּא יִמְשָׁל - בָּךְ: ס

A la femme il dit : «  j’aggraverai tes labeurs et ta grossesse ; tu enfanteras dans la douleur ; ta passion t’attirera vers ton époux et lui te dominera (Genèse 3.16)

En réalité, il n’en est rien, le judaïsme retient un autre verset, qui raconte l’endormissement d’Adam avant l’extraction d’une côte pour créer Ève et qui autorise l’anesthésie (Genèse 2.21) :

וַיַּפֵּל יְהוָה אֱלֹהִים תַּרְדֵּמָה עַל-הָאָד  Et tomba l’ Éternel Dieu un sommeil sur Adam

 

Dieu est donc le premier anesthésiste de l’histoire de la médecine et de l'humanité.

 

Dès lors, si une femme a trop souffert lors d’un accouchement, elle peut être autorisée à utiliser une contraception et ne plus avoir d’enfant. Soulignons ce fait rare dans l’histoire des religions qui promeuvent de préférence la natalité et la reproduction.

 

La douleur de l'accouchement est également mentionnée lors de la naissance du douzième et dernier fils de Jacob: Benjamin (Genèse 35, 16-20). Rachel a tellement souffert pour le mettre au monde, qu'elle prénomme son fils Ben-Oni, fils de ma douleur. Puis elle meurt des suites de couche. Jacob renomme alors l'enfant Benyamin, Benjamin, fils de la droite (coté favorable) ou fils de la vieillesse. Il ne voulait pas que son dernier enfant portât un nom aussi chargé d'une signification péjorative. Mais la douleur de Rachel n'est pas qu'une douleur physique de l'accouchement. C'est aussi sa souffrance de n'avoir eu que deux enfants, Joseph et Benjamin, pendant que sa sœur aînée Léa en avait eu six...Le premier roi d’Israël, Saül, descendra de Benjamin.

 

 

 

8- Communauté et douleur

 

Dans un midrash du Talmud, un rabbin fait cette proposition surréaliste : " si tu as trop de soucis, cherche une fourmi, proposes-lui de lui donner tes soucis et toi de prendre les siens. Mais fais attention à ce que la fourmi n'ai pas déjà servi". En clair, le Sage nous dit de rester prudent à prendre en nous les souffrances d'autrui.

 

Autre histoire, vraie celle-ci, le Rav Ariel Levin, Grand Rabbin de Géorgie, vient à Jérusalem , il va voir un jour un dentiste avec son épouse et il dit au dentiste: "Docteur! La dent de ma femme nous fait mal" " Votre dent vous voulez dire?" " Non la dent de ma femme!"

La famille doit entourer et soutenir l'homme souffrant. Il ne peut rester seul dans l'isolement et le dénuement. Depuis 3000 ans, l'histoire du peuple juif et les souffrances endurées, éclairent bien sur le refus de la douleur par un étayage familial et communautaire fort. Le phénomène diasporique accentue la prééminence du lien social intrafamilial.

 

Géopolitologue et historien, Alexandre Adler définit le peuple juif comme un "peuple-monde". Essaimage et diaspora, polyglottisme et internationalisme.  Mais le peuple juif est aussi un "peuple-famille" dans sa dimension affective. Peuple-familleVoilà une notion étrange et pourtant facile à comprendre. Chacun est membre d'une famille, issue d'une généalogie souvent bien déterminée, séfarade ou ashkénaze,  ou mixée, mais chacun fait parti du peuple entier. Si un membre du peuple-famille souffre, l'entourage doit faire le commandement (la mitzva) de "Bikour 'Holim". La visite aux malades. Renforcer leur moral.

 

 

 

Moïse Maïmonide (1135-1204), Mishne Torah, 1490

 

 


9- Approche philosophique : l'humanisme juif et la douleur

 

L’humanisme juif est à la base du refus de la douleur. Mais pour certains, l'humanisme n'est pas un héritage juif, car le souci de pureté a toujours pour conséquence l'absence de prosélytisme de la tradition juive. S'il y a absence de prosélytisme, il y a communautarisme, donc distinction et rejet, et refus de l'universalisme humaniste. Pour d'autres, l'humanisme est l'héritage du judaïsme. Le souci de pureté n'a pas empêché les juifs d'être dans le passé une religion très prosélyte. A l'époque romaine, les juifs représentent 10% de la population de l'Empire romain (5 millions sur 50 millions d'habitants), dont 2,5 millions de convertis en un siècle. Avec la chute du second Temple en 70,  1 million de juifs sont tués, c'est le premier génocide.

 

 

Le sens de l'humanité chez les juifs naît très tôt, dès la Genèse, dans la paracha de Bérechit. La Torah nous dit que tous les hommes descendent d'un couple fondateur, Adam et Ève. Il n'y a donc pas de races supérieures, pas d'ethnies d'origine supérieure, pas de peuples supérieurs à d'autres. Ils évolueront par la suite de manière différente, mais le creuset primordial est le même pour tout être humain. Le judaïsme a apporté l'idée de progrès, qui n'existe pas chez les grecs, l'idée de changement, de transformation de la nature, l'idée que l'esprit domine la matière, que l'intelligence vainc la force.

 

 

Puis dans la paracha de Noa'h, Noé, 7 commandements sont définis. Ils sont appelées les Lois noahides: interdiction de blasphémer, de tuer, de voler, d'union sexuelle illicite, d'idolâtrer, de manger un animal encore vivant et le devoir d'établir un système de justice avec des tribunaux. C'est la base d'un système politique d'humanité.

 

 

Puis le peuple hébreux naît avec Abraham et l'alliance. Derrière la représentation légendaire d'Abraham prêt à sacrifier son fils Isaac sur le Mont Moriah à Jérusalem, se joue l'interdiction des sacrifices humains il y a 4000 ans. Dieu arrête le geste d'Abraham, Dieu demande l'interdiction des sacrifices humains. Nous savons qu'ils perdureront encore plusieurs milliers d'années dans d'autres cultures... Une question se pose d'ailleurs sur Abraham: a-t-il bien compris l'ordre de Dieu de sacrifier Isaac? Ou l'a-t-il rêvé ou a-t-il déliré? Woody Allen dit qu’Abraham n’avait décidément pas le sens de l’humour ! Dieu aurait-il pu demander un sacrifice humain offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai?

 

 

Enfin le décalogue, transmis par Moïse aux hébreux, est un des plus anciens règlements de la vie humaine. Plus de 700 ans avant la première déclaration des droits de l'homme, le fameux cylindre du roi perse achéménide Cirrus-le-grand, écrit en 539 avant l'ère commune. Cirrus a failli se convertir au judaïsme et avec lui tout le peuple perse, l'Iran actuel. Le moyen orient aurait un autre visage de nos jours...

 

 

Nous devons nuancer la pensée juive vis-à-vis de la Loi en général. Il y a des lois naturelles qui règlent la vie humaine, normées par les commandements, et qui introduisent le droit à la sûreté (tu ne tueras point), le droit à la propriété (tu ne voleras point), l'exigence de fraternité (aime ton prochain comme toi-même) et la nécessité d'égalité des humains et de l'inscrire dans le droit. Et il y a la vie des hommes: elle est caractérisée par la transgression! Vie humaine et vies des hommes sont donc deux chapitres bien différents, mais complémentaires.

 

 

Puisque les hommes sont libres de choisir entre le bien ou le mal, ils peuvent transgresser à tout instant. Le judaïsme montre en son cœur la dualité transgression/repentir (Téchouva).

 

 

 

 10- Médecine, connaissance et judaïsme

 

Mais pourquoi ce petit peuple originaire du Moyen-Orient (14 millions de personnes en 2013) a-t-il tant marqué l'Histoire des hommes? Sur le plan cognitif, nous avançons l'hypothèse de la capacité à l’abstraction. Avec trois pistes: le monothéisme, la chute du Temple en 70, la langue hébraïque.

 

Tout d'abord le monothéisme. Il interdit les idoles, les représentations figuratives de Dieu. Abraham détruit physiquement et métaphoriquement les idoles du magasin de son père Terah à Ur en Chaldée. Le monothéisme est déjà un premier pas vers l'abstraction, au sens de s'abstraire du figuratif, du matériel, de la matière.

 

Ensuite rappelons-nous la chute du Temple le 9 Av en 70 après l'ère commune. A Jérusalem, le Temple est détruit et brûlé par l'armée de Titus. La destruction du Temple et avec lui de la Shekina שכינה (présence ou résidence divine) est une catastrophe. Cependant la destruction réelle du Temple va ouvrir l'idée de construction d'un temple spirituel personnel (dans l'âme, le cerveau) et collectif (la synagogue). Construire une "abstraction céleste". Nous pensons que cette "abstraction céleste" deviendra plus tard "l' abstraction" tout court pour de nombreux intellectuels juifs lors des Lumières juives la Haskala  השכלה (Moïse Mendelssohn) et plus tard au XIXème et XXème siècles, c'est-à-dire une propension et une faculté à s'extraire encore de la matière pour tenter de comprendre le monde.

 

Enfin la langue hébraïque, à la différence des hiéroglyphes égyptiens ou des idéogrammes chinois, n'est plus immédiatement représentative d’une figure d’une image et devient d’ailleurs pour les kabbalistes un outil mathématique (Gematria).

 

L'apport juif est aussi de penser l'Universel  tout en  demeurant singulier. Abraham, Moïse, Jésus, Maïmonide, Spinoza, Marx, Freud, Einstein, Larry Page et Serguei Brin (Google), Marc Zuckerberg (Facebook)... Pourquoi? Parce que le judaïsme inclue la liberté de penser et de la pensée; Raphaël Draï dit que le judaïsme énonce trois injonctions: l'injonction de la connaissance, l'injonction de la prudence et l'injonction du discernement. L'injonction de la connaissance est inscrite dans les Proverbes 3:6 de Salomon: "Par toutes les voies, connais-le" בְּכָל־דְּרָכֶיךָ דָעֵהוּ וְהוּא יְיַשֵּׁר אֹרְחֹתֶיךָ

 

 

Une notion centrale du judaïsme, c'est  le 'Hidoush: la nouveauté. La pensée talmudique s'organise autour de la nouveauté. Le Maître espère la question qui relancera une nouvelle interprétation du texte. Il espère l'élève qui va décoiffer par sa pertinence et sa fulgurance. Marc-Alain Ouaknin évoque une transcendance de l' intelligence dans la pensée talmudique. Dès-lors la transcendance du christianisme serait la foi et la charité, la transcendance de l'islam la conquête et le martyr dans les formes extrêmes, la transcendance du bouddhisme l'apaisement. Oh combien avons-nous besoin, nous occidentaux hyperthymiques hyperactifs, de l'apaisement bouddhiste!

Nous sommes devant des transcendances de moyens: l'intelligence, la charité, la conquête, l'apaisement. Le moyen devient dans un but d'un accomplissement de soi. Autant de Sagesses humaines, autant de moyens personnels pour advenir à soi-même. Car il n'y a pas une voie privilégiée. Toutes sont égales. 

Si pour le juif, la transcendance est dans la nouveauté, il n'aura pas de limites dans son désir de connaissances; qu'elle soit scientifique, littéraire, philosophique...peu importe. Toutes les connaissances sont à réfléchir, comme les Pères ont discuté la Torah depuis 3000 ans. Pour illustrer notre idée, resituons la démarche de l'inventeur de la psychanalyseSigmund Freud. Freud et ses disciples étaient des juifs qui voulaient réfléchir à une nouvelle pensée, à de nouveaux concepts, à de nouveaux textes, dans la démarche d'innover chaque semaine, comme une start-up intellectuelle, mais surtout sans jamais mettre le pieds à la synagogue! Ils n'étaient pas religieux pour un demi-shekel, ils n'étaient pas comme leurs pères, ces hommes pieux, ces haredim. Les fils étaient dorénavant modernes et laïques. Athées. Dieu n'existe pas et le fils médecin diagnostique une névrose obsessionnelle à son père croyant et à tous les croyants par extension! Mais au final les fils ont fait comme leurs pères. Ils ont renouvelé la réflexion pour innover. Comme en étude talmudique, en Gemara. Freud a fait du 'Hidoush, du  neuf. Et ainsi de générations en générations.

 

 

Il y a 3000 ans, Dieu donne la Torah, il s'adresse à l'ensemble du peuple d'Israël. Il dit à Moïse que le rôle des Maîtres d'Israël sera de découvrir à travers leur raisonnement et leur travail, les différents aspects de la Vérité. Il énonce le double principe de la transmission et du monde de l'Étude, du questionnement. Le raisonnement et le travail ne peuvent être solitaires, le débat contradictoire (la makhloket), doit être permanent. Les élèves étudient toujours par deux.

 

La makhloket est le débat juif, le débat talmudique joyeux et intelligent. L'équivalent de la dialectique grecque. En partie car...imaginons deux copies de philosophie: la copie grecque est solide et bien structurée en trois parties logiques: thèse-antithèse-synthèse. La copie juive sera interminable: thèse-antithèse-antithèse-antithèse-antithèse...Comme dans les discussions. Deux juifs, trois opinions, quatre partis. La makhloket est une dialectique incessante et joyeuse, qui peut épuiser l'art du raisonnement jusqu'à la transe. Dans l'étude talmudique, le Maître attend et espère LA question de l'élève qui sera génératrice d'une réelle nouveauté. Au 3ème siècle en Galilée, Rabbi Yohanan était ravi d'avoir comme disciple Rech Lakish, un ancien gladiateur. Après la mort de Rech Lakish, Rabbi Yohanan tomba dans un grand désespoir et mourut peu après. Faute de contradicteurs, ce fut la fin du Talmud de Jérusalem. Sur une page de Talmud, nous pouvons donc lire des opinions totalement opposées juxtaposées les unes à coté des autres dans une apparente totale contradiction. De plus jamais un Rabbin dira à un autre Rabbin "Vous avez tort!" Il dira "Autre parole" (davar a'her en hébreu). C'est à dire un autre avis, un autre point de vue, mais qui ne cherche pas à détruire le précédent. Ajoutons que le Talmud se chante, se cantile: "il y en a qui disent....d'autres pensent que..." Les fameux Yesh Omrim (il y en qui disent) ou le Yesh mekomot (il y a des lieux)... Au 18ème siècle le Ram'hal -Rabbi Moshe Haïm Luzzato- a déterminé les 7  parties dans la dialectique talmudique: la proposition en discussion (le memra), questions, réponses, contradictions, preuves, objections, solutions.  Alors comment résoudre ces juxtapositions de sagesses parfois contradictoires? En réalité, les Sages disent que lorsque viendront les Temps messianiques, le prophète Elie reviendra et il tranchera définitivement en faveur de la bonne opinion. En attendant, les avis divergents restent en suspension.

 

La logique du Talmud est donc au-delà de la logique classique et contradictoire d'Aristote. Elle est classique mais n'hésite pas à raisonner jusque dans l'absurde et au-delà. Jouant sur les mots, les lettres, les sonorités, les homophonies etc. Par exemple à propos de la mitzva du nid d'oiseau dans Deutéronome 22:6 "Si tu rencontres en ton chemin un nid d'oiseau sur quelque arbre ou à terre..." le Rabbin A'her (autre en hébreu...) n'hésite pas à se poser la question: "et si le nid d'oiseau est dans ma tête? Que fais-je?" Et il avance une réponse logique: l'homme vient du premier homme Adam, qui vient de Adama la terre en hébreu, l'homme est donc semblable à la terre et si le nid d'oiseau est dans ma tête, c'est comme s'il est à terre etc.

 

Deux peuples ont remarquablement formalisé le débat d'idées dans le monde antique: les grecs et les juifs. Mais de manière totalement différente. La dialectique grecque veut une synthèse harmonieuse, esthétique, permettant la contemplation d'idées parfaites et finies dans le temps. Ulysse revient dans son île après un long voyage initiatique qui lui apporte enfin la sagesse. Les grecs ont un pays, une indépendance, une fixité depuis des millénaires. La makhloket juive est sans fin, interminable, comme l'exil du peuple. Nous avançons que l'éparpillement forcé, l'exil perpétuel, sont une analogie au mode de raisonnement de la makhloket. On ne peut comprendre la pensée juive sans faire intervenir le tiers structurant de l'Exil. Il est un des constituants primordiaux avec le peuple, la torah, la terre d’Israël.

 

 

La discussion talmudique fonctionne selon le principe du shakla vetarya : question réponse (en araméen). Donc toujours à deux, deux élèves formant un couple intellectuel d'apprentissage

 

Cette discussion contradictoire juive, la makhloket,   est une mise en commun fluide et pertinente, des pensées d'individus. Elle est à l'origine du Brain Storming  (tempête de cerveau) des entrepreneurs créatifs et du Think Tank (réservoir de pensée) des politiques. Nous avançons que le judaïsme a inauguré la mise en commun des pensées et du futur "méta-cerveau" construit avec Internet. Nous pourrions penser que le seul débat et son ivresse sont le fondement de la ma'hloket. En réalité, la discussion talmudique a un but essentiel, la nouveauté. Le 'hidouch, le renouvellement du sens. Un Maître devra apporter un regard nouveau sur un verset, sur un commentaire, un point de vue original qui va ouvrir de nouveaux horizons de pensées, de spiritualité. Créer un nouveau monde de sens. Et pour cela, utiliser le questionnement, le doute, la dialectique, les énigmes, la langue protosinaïtique etc. Rabbi Nahman de Braslav a énoncé l'idée par un aphorisme "il est interdit d'être vieux". Marc-Alain Ouaknin le décline en "il est interdit de désespérer", et "souviens-toi de ton futur".

 

 

Dans la Gemara (partie du Talmud), les raisonnements sont souvent poussés jusqu'à l'absurde et... au delà; une sorte de surréalisme jubilatoire. Elle nous rappelle l'expérience de pensée (Gedankenexperiment en allemand) que pratiquait Einstein. L'Expérience de pensée, c'est comment résoudre un problème par la seule puissance de l'imagination. Un exercice de philosophie analytique. Galilée en faisait la clé de ses recherches scientifiques. Génial successeur, Einstein pratique également l'expérience de pensée; il se pose un problème de physique. Par exemple une question: deux horloges s'éloignent l'une de l'autre en ligne droite, chacune d'elle est censée retarder par rapport à l'autre d'après le Relativité Générale, ce qui est contraire au sens commun... Einstein essaye de résoudre le problème par l’intellect. La Gemara, le Talmud procèdent de la philosophie analytique. Les Rabbins de la Gemara ont pratiqué les expériences de pensée de manière continue durant des siècles et il n'est pas surprenant de retrouver cette technique dans les champs scientifiques investis par les juifs au XXème siècle. Derrière les expériences de pensée, la question est de comment "ouvrir des espaces"? Les footballeurs savent répondre à cette question. La circulation du ballon est une métaphore de la circulation de la pensée.

 

Les sciences cognitives se sont intéressées aux caractéristiques du génie humain. Les résultats sont surprenants. Le seul QI (quotient intellectuel) ne suffit pas. On peut avoir un QI à 160 et n'avoir aucune imagination, aucune créativité, et on peut avoir un QI à 120 et devenir un génie. Alors quelles sont les facultés attendues? L'essentiel du génie réside dans la créativité. Dix critères de la créativité sont dénombrés.  Un créatif a cinq traits de personnalité et cinq caractéristiques cognitives. Cinq traits de personnalité: l'ouverture d'esprit (chercher la nouveauté, essayer des choses inconnues), la tolérance à l’ambiguïté (capacité à supporter des informations contradictoires), suivre son intuition, prendre des risques, être motivé à créer. Cinq dimensions cognitives essentielles: la flexibilité mentale, faire des associations d'idées, la pensée convergente (capacité au raisonnement et à la synthèse), la pensée analogique (créer des métaphores), la pensée divergente (production d'alternatives à partir d'une seule information). Il est un trait de personnalité qui nous intéresse particulièrement: quand l'esprit peut supporter les ambiguïtés, les paradoxes, les contradictions. En d'autre terme, vivre de manière non conflictuelle des positions opposées, et ne pas vouloir trancher d'emblée. Trancher c'est stériliser un champs de créativité. La page de Talmud illustre la juxtaposition d'avis contraires, parfois contradictoires, mais ça ne dérange pas le talmudiste. Est-ce une des sources de la créativité juive? Ou une conséquence?

 

 

La mère d' Elie Wiesel, prix Nobel en 1986, interrogeait son fils quand il revenait de l'école: "Alors... quelle bonne question as-tu posé en classe aujourd'hui?". Les spécialiste de la guematria (calculs à partir d'un chiffrage des lettres hébraïques d'un mot) constatent que la sommes des chiffres de l'"Homme" (Adam) est égale à celle de "quoi?" (Ma), ce qui signifie que l'homme est question. Mais plus troublant encore, le nom de Dieu, le tétragramme, donne le même nombre, c'est-à-dire que Dieu aussi est question! 

 

 

 

Dans la cabale, les trois premières séphiroth sont  la Khokhma חכמה  (sagesse), la Bina בינה  (intelligence) et le Daat  דעת  (connaissance). C'est une mitzva, une recommandation que le Daat la recherche de connaissance. Comme l'intelligence, la binah; la binah a la même racine que bein qui veut dire en hébreu  "entre". C'est à dire que l'intelligence se situe dans l’entre-deux (cultures, connaissances etc.). Pour la connaissance,  il y a cependant une prudence, celle qui ordonne de ne pas consommer le fruit de l'arbre de la connaissance dans le Gan Eden, le jardin des délices. L'être humain placé dans des conditions primordiales se heurte à cette injonction. Enfin le discernement représenté par la prière de fin de shabbat, la Havdala ou prière du discernement. Le verbe lehavdil להבדיל qui signifie discerner.

 

 

Le juif est donc au cœur d'une dialectique entre deux injonctions contradictoires et une troisième résolutoire. La dialectique -grecque ou juive- créée un dynamisme de la pensée, une énergie et un mouvement d'ouverture. Mais elle peut conduire à la folie, à l'excès, la démesure. Maïmonide disait que "l'être humain est le seul élément du vivant qui soit doté de folie". Et Montesquieu dans l'esprit des lois affirme que " l'Homme est le seul être qui transgresse les lois dont il se dote".

 

 

 

 

 

11- Philosophes juifs et douleur :

 

 

Quand nous lisons le Talmud, nous sommes devant une longue discussion, qui traverse les siècles,  succession d'opinions organisées de manière concentrique. Voilà une suite d'avis de Rabbins, d'interprétations, de positions, de convictions. Le lecteur fait sa synthèse et construit sa pensée. Nous sommes au cœur de la philosophie, dans la dialectique. Nous ne sommes pas dans la philosophie grecque socratique qui utilise la dialectique Maître-élève, Maître-contradicteur, pour souligner là au final, la seule et bonne vérité du Maître. Ici nulle conclusion, tout reste en suspens, aménageable par une génération suivante, par une intelligence à venir, une fulgurance à venir, un messie à venir. La pratique de l'interaction intellectuelle permanente, structure la pensée juive. Elle est philosophie.

 

La question de la souffrance traverse la philosophie juive, et par exemple la pensée de Hermann COHEN.

 Hermann COHEN (1842-1918) voit le juif comme pouvant être le symbole de l'humanité car dit-il la souffrance est devenue son énergie vitale. Il est commentateur de KANT mais il avance qu'en même temps qu'il y a un mobile de la conduite morale ou éthique qui est la Loi Morale, il y a un moteur qui est la compassion. Cette synthèse de la morale kantienne dans son austérité et son sens du devoir avec de la compassion, plus classiquement retrouvée chez un JJ Rousseau est intéressante et rejoint une proximité avec le hassidisme. Pour Hermann Cohen "l'Autre c'est un humain avec qui...". Il y a du LEVINAS, le "mit Mensch" prélude au "mit sein", l'être avec. Comme le peuple d’Israël, Am Israël, c'est l'être avec.

 

Baruch SPINOZA:

 

" A présent je mène deux existences. Le jour, je suis un homme neuf qui a quitté sa vieille peau, lit le latin et le grec, aborde des sujets passionnants, est libre de ses pensées. Mais la nuit je suis Baruch, un juif errant que sa mère et sa sœur réconfortent, que les anciens interrogent sur le Talmud, et qui trébuche parmi les ruines carbonisées d'une synagogue. Plus je m'éloigne de la veille et de la conscience, plus je retourne à mes origines et m'agrippe aux fantômes de mon enfance" (Le Problème Spinoza par Irvin Yalom). Ces paroles de Spinoza imaginées par le Dr Yalom, illustrent la difficulté du chemin parcouru.

 

Spinoza a eu une éducation juive rigoureuse et complète. Puis il est sur le plan philosophique d'abord héritier de DESCARTES et du rationalisme continental, a conçu un monisme original et opérant; le problème corps-esprit est à considérer comme « une seule et même chose, mais exprimée de deux manières ». SPINOZA élimine toute finalité de la Nature, toute planification intentionnelle. Son monisme intégral fournit un cadre de pensée satisfaisant pour les neurosciences et les avancées en biologie, sciences cognitives, sciences physiques et chimiques. Même son déterminisme absolu rend possible une liberté par la connaissance et laisse de côté le fumeux libre arbitre à ses illusions. Pour SPINOZA, savoir qu'une douleur est due à telle cause, ce n'est pas du tout la même chose que de me croire malade parce que je suis maudit, puni pour mes fautes, mis à l'épreuve par la volonté de Dieu « ce refuge de l'ignorance ». Si je comprends le processus par la connaissance et le savoir, je cesse de le subir en aveugle. Je deviens pleinement vivant et je participe à l'activité de Dieu Nature, Deus sive natura. Il avance dans l'Éthique que «la douleur est le passage à un état de moindre perfection». La douleur, la souffrance ne sont jamais bonnes par elles-mêmes : le spinozisme s’oppose et à l’ascétisme et au dolorisme. Pour SPINOZA, l'homme est animé du conatus, cet effort de persévérer dans notre être, l'augmentation de notre puissance d'agir ou de penser. Le corps cherche l'utile et l'agréable, l'âme recherche la connaissance pour elle-même. Le conatus rejoint le concept d'élan vital des psychiatres, ou de désir des psychanalystes. La dépression est la faillite du conatus. Le philosophe juif d'Amsterdam était un intellectuel solitaire, exclu de la communauté juive, il polissait des lentilles pour télescopes afin de gagner sa vie; il a bouleversé la pensée et inventé la modernité. 

 

Levinas critique ainsi la pensée de Spinoza. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus opposer simplement une lecture croyante à une lecture scientifique. Spinoza s’est tourné vers le passé et il a voulu faire la genèse du texte, dans cet esprit critique, dans cet esprit scientifique, mais il n’en n’a pas fait l’exégèse. Pourtant sa haute culture talmudique aurait renouvelé considérablement l’interprétation exégétique. La lecture philosophique est existentielle et éthique. Quand les archéologues avancent que la domestication du chameau date de -1200 avant JC, alors c’est une preuve tangible que le récit biblique selon lequel Eliezer qui prend les chameaux d’Abraham, est donc un récit fictif. Est-ce si important ? Les chameaux d’Abraham, dans le Talmud, sont très particulièrement décris : ils sortaient toujours avec une muselière pour ne pas brouter l’herbe qui ne leur appartenait pas ; c’est une leçon qu’on ne trouve pas dans les vestiges archéologiques. C’est une leçon des Sages. Et c’est une leçon qui traverse les siècles. Ce n’est pas par une approche scientifique qu’on arrive à cette leçon-là. La lecture éthique,  c’est la lecture reçue de l’école de pensée juive de Paris. Levinas oppose l’Exégèse et la Genèse. Levinas critique Spinoza et il regrette que Spinoza n’ait pas fait l’exégèse du texte, exégèse qui est la créativité, la dimension féconde de l’interprétation, exégèse qui est tournée vers le futur et surtout vers le présent, c'est-à-dire qu’est-ce que ce texte est en train de dire mais qu’est-ce que ce texte est en train de nous dire ?

 

 

 

 

 

 

 

Baruch SPINOZA (1632-1677)

 

 

 

Au XXème siècle, le philosophe LEVINAS réinterroge les concepts de liberté et de déterminisme à travers une confrontation de la philosophie grecque et du judaïsme. Si ses thèmes connus sont le visage, la responsabilité, la réflexion de Levinas trouve ses sources dans la philosophie, plus précisément la phénoménologie, et dans le judaïsme. Deux sources qui se nourrissent et s’interrogent l’une et l’autre. Sa phénoménologie est une phénoménologie de la Révélation et de la gloire de Dieu, et s’appuie sur le dieu juif qui n’est pas le dieu chrétien. Le dieu juif n’a pas été incarné et cela importe dans la description de la transcendance. Levinas veut faire une critique de la philosophie de l’être de Heidegger, à partir du judaïsme. Faut-il partir du Dasein ou partir de l’être juif ? Il fait du judaïsme une catégorie ontologique. Si l’être juif est une catégorie de l’être, c’est associé à deux thèmes : le thème de la persécution. C’est la persécution de la subjectivité de la personne, dans ce qu’elle a de plus unique, on ne persécute pas des choses ni des idées. Le second  thème est que L’être juif au commencement n’est pas libre, il est déjà habité par une alliance et par une élection. Il est précédé dans l’être par une parole qui l’appelle et le fait responsable. La Grèce est la rigueur du concept, de la raison, mais avec l’être juif il y a un autre point de départ. Le bonheur de l’homme n’est pas dans la liberté mais dans l’obéissance à une idée supérieure à lui. La liberté procède de l’obéissance à la transcendance. L’obéissance à Dieu, dans laquelle j’abandonne tous mes pouvoirs de sujet, paradoxalement m’élève et m’inspire. La liberté procède d’une obéissance hétéronome, pas autonome. Cette obéissance, loin de m’aliéner, me libère ! La vraie liberté c’est dans l’obéissance et non dans la liberté totale de l’homme face à lui-même. L’obéissance a la même racine étymologique que l’écoute. Cette obéissance me fait advenir à ce que je suis dans ma profondeur la plus singulière. C’est une élection.

 

 

Levinas marque avec force le fait que «la souffrance physique, à tous ses degrés, est une impossibilité de se détacher de l'instant de l'existence», et qu'il y a dans la douleur et la souffrance une «absence de tout refuge», une «impossibilité de fuir et de reculer».

 

 

«L'épreuve suprême de la liberté n'est pas la mort, mais la souffrance» (Totalité et infini, p. 216). C'est à cette épreuve de la souffrance que médecins, infirmières ou infirmiers et toute personne humaine concernée ont à répondre, en réalité.

 

 

 

 

 

 

Emmanuel LEVINAS (1906-1995)

 

 

 

Depuis la seconde guerre mondiale, le traitement de la douleur est devenu une priorité  du monde occidental. Il est né aux USA après la seconde guerre mondiale avec le Dr John Bonica. Supprimer la douleur devient un objectif thérapeutique majeur. Nous avançons l'hypothèse d'une double influence culturelle et religieuse, le double souffle de la médecine américaine, au confluent du judaïsme et du protestantisme. Les influences de l'émigration juive ashkénaze et des idées de la Réforme protestante ont construit la culture américaine et l'ont orienté vers l'avant-garde et la modernité.

 

 

 

 

 

12- L’humour juif est-il un masochisme ?

 

« La vie est insupportable, elle n'est qu'une suite de longues souffrances, mais le pire c'est qu'elle s’arrête »Woody Allen 

 

 

 "La douleur, ça ne s'exprime pas toujours avec des mots nobles. Ça peut sortir par de petites plaisanteries tristes, petites vieilles grimaçant aux fenêtres mortes de nos yeux » Albert Cohen 

 

 

 

A quoi sert de courir après le bonheur alors que la douleur est à portée de main? Dans "le Rire du somnambule: humour et sagesses" Jean-Louis Maunoury constate que deux religions se détachent loin des autres quant à l'humour: le judaïsme et le bouddhisme zen. A l'inverse le catholicisme considère l'humour comme suspect car il relève de l'oeuvre de Satan. Dans le célèbre roman "Le nom de la Rose", Umberto Eco met en scène un manuscrit secret d'Aristote sur le Rire qu'il faut absolument soustraire aux croyants en raison du danger intrinsèque qu'incarne le rire. Le Tragique de la passion de Jésus qui a souffert et est mort sur la croix pour sauver l'humanité, met en avant la souffrance plutôt que le rire pour l'Eglise. Face au même Tragique de la vie, l'humour juif interpellera Dieu et lui reprochera de l'avoir élu dès le premier tour alors qu'il n'était pas candidat et n'avait rien demandé et que cette élection ne lui rapporte que des ennuis, des avanies et des malheurs! Nous avançons l'idée que l'humour, l'autodérision, la distanciation à l'égard des mythes fondateurs dans les Sagesses, sont superposables à leur approche de la douleur. Nous pensons que les sagesses qui utilisent l'humour, refusent la douleur.

 

Cependant l'auto-dérision de l'humour juif, peut être considéré comme masochiste par certains. Puis on évoque le Mur des Lamentations ou bien le livre des lamentations de Jérémie. Pour conclure rapidement que, décidément le Juif est trop souvent dans la plainte et dans le masochisme. Quand est-il de cette affirmation? Est-elle pertinente?

 

 

Rappelons que le Mur des Lamentations est une invention britannique du XIXème siècle, traduite de l'arabe! Pour les juifs, nulles lamentations, le Mur est le Kotel occidental, mur ouest, lieu de vœux et de prières, pas un lieu de plaintes.

 

Cependant la souffrance imprègne toute la culture juive.

 

Un exemple à travers Esaü, le frère de Jacob. Il a vendu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles. Esaü se dit Esav en hébreu, qui signifie ce qui est fait. Qui ne peut donc plus changer, sans évolution possible, à l'inverse de toute la pensée juive. Esaü est l'ascendant d’Amalek le pire ennemi des hébreux, l'exterminateur. Autant dire qu’ Esaü est vraiment mal considéré. Pourtant une Tradition des Sages rapporte que les larmes qu’ Esaü a versé le jour où il a appris que, Jacob venait de lui voler la bénédiction de leur père Isaac, ce sont ces larmes-là que les souffrances d’Israël sont en train de payer.

 

 

L'humour yiddish a pourtant dénommé l'homme qui est adepte de la plainte: le Kvetscher, qui vient de Kvetsch la plainte. L'autodérision conduit à des formules comme " Born to Kvetch", né pour se plaindre.

 

En 1945, le procureur général représentant les États-Unis au procès de Nuremberg, Robert Jackson prépare le procès et déclare: "Il ne faut pas faire venir les Juifs à Nuremberg, ni les faire témoigner, car ils ont toujours tendance à exagérer leurs souffrances". Il faudra attendre le procès d' Adolf Eichmann en 1961 pour entendre les témoignages de la Shoah.

 

 

Mais en réalité la "plainte juive" n'est pas masochiste, elle ne vise pas à obtenir de la jouissance de la souffrance; elle est surtout du coté du rire et de la vie. Le code de la plainte est: "je me moque de moi en train de me plaindre, non pas de la situation en soi, et, je réagis à mon angoisse et je m'adapte". Il ne faut surtout pas prendre la plainte pour argent comptant!

Le juif est heureux et inquiet. Il vit en situation de veille. Il est toujours aux aguets et à l'avant garde sur le plan religieux, culturel, artistique, scientifique, économique...Alors l'humour juif surgit surtout pour se distancier d'une histoire marqué par les persécutions, les évictions et les massacres. Un exemple, la scène se passe à Auschwitz: "Mais où est passé Isaac?", "il s'est suicidé", "Ah, il ne faut jamais empêcher un juif de vouloir améliorer sa condition."

 

Daniel Sibony nous dit que le rire, c'est secouer l'identité en étant sûr qu'on peut la récupérer. Sinon c'est l'angoisse...Il faut saisir l'humour dans la Bible en général et même dans le livre des lamentations de Jérémie en particulier: "Jusqu'à quand, Oh mon Dieu, vas-tu te mettre en colère éternellement?" Se plaindre, c'est se consoler de son malheur afin de l'éloigner. Se plaindre de sa douleur, de sa souffrance, a pour but de l'écarter. La plainte peut être une litanie réconfortante et rassurante. Mais par l'humour et l’autodérision, on se console aussi de son bonheur d'être élu. En 2012, le Grand Rabbin Gilles Bernheim écrit: "Et au plus profond, l'homme qui rit de lui-même va vers sa Vérité". En écho Daniel Sibony avance que "Le Je est l'ensemble des jeux qu'il a pu supporter".

 

Quand la douleur et la souffrance sont trop fortes, les règles de pudeur, de Tsiniout vont alors intervenir.

 

 

 

 

Nous conclurons avec l'écrivain juif polonais Stanislaw Jerzy Lec, évadé en 1943 d'un camp de concentration, qui disait: "Ne succombez jamais au désespoir: il ne tient pas ses promesses".

 

 

 

 

 

 

 

Mur Occidental ou Kotel, Jérusalem

 

 

Bibliographie:

1- Yerushalmi Yosef Hayim, Le Moïse de Freud, p 84, Gallimard, Paris, 1993

2- Sibony Daniel, Le sens du rire et de l'humour, Odile Jacob, Paris, 2010

3- Iancu-Agou Danièle, Les médecins juifs en Provence au XVe siècle; praticiens, notables et Lettrés

4- Iancu Carol, , Les Juifs et la médecine à Montpellier au Moyen Age, La Médecine à Montpellier du Xlle au XXe siècle (sous la direction de L. Dulieu), Havas, 1988

5- Gustave Marc Gilbert, Le journal de Nuremberg, Flammarion, Paris, 1947.

 

 

 

 Dernière mise à jour de la page: 29 01 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Anthropologie de la douleur - Dr Fabrice Lorin

Dernière mise à jour de la page: 16 nov. 18

 

 

Dr Fabrice Lorin

Psychiatre des hôpitaux

Département douleur, psychosomatique, médecine fonctionnelle

CHU de Montpellier

 

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Divinus est opus cedare dolorum, divine est l'œuvre de soulager les douleurs

 

Étudiez la philosophie! Car la pensée va toujours plus vite que la réalité (Cornelius Castoriadis)

 

Philosopher c’est déchiffrer sur un palimpseste une écriture enfouie (Emmanuel Levinas)

 

Ce travail est en cours et son aspect inachevé donne l'impression d'un catalogue. Un catalogue de logiciels pour une anthropologie de la douleur au 21ème siècle. La curiosité épistémique est le propre de l'Homme. Réfléchir aux liens entre notre société et la douleur, oblige à ouvrir des perspectives au-delà de la médecine classique. Le rapport à la douleur est une expression particulière du rapport à la souffrance, à la mort, à la jouissance. Jeter de la philosophie dans le brasier de la médecine, voilà le projet.

 

D'aucun pourrait penser inutile cette réflexion. La douleur est un symptôme archaïque, un thème en survie, une problématique philosophique sous assistance respiratoire. La science va prochainement la faire disparaître. Elle va éradiquer la douleur comme elle a éradiqué la variole, la lèpre et les épidémies de peste. N'avons-nous pas découvert récemment le gène de la douleur chez une tribu du Pakistan, les Qureshi, dont quelques membres sont insensibles à la douleur? (1) Une mutation commune apparaît sur le gène SCN9A, qui contrôle la quantité d'influx nerveux transitant par les canaux à sodium. Plus récemment c'est le gène PRMD12 trouvé dans 11 familles atteintes d'analgésie congénitale qui ouvre des pistes sur la protéine de la perception de la douleur. Les chercheurs espèrent bien sûr mettre au point un nouvel analgésique, un painkiller (tueur de douleur) avec le secret espoir d'exploser le marché mondial des antalgiques avec un blockbuster: « qui fait exploser le quartier » désigne un médicament phare, du point de vue commercial, dont le chiffre d’affaires atteint le milliard de dollars.

 

Relisons aussi la déclaration transhumaniste: « l’avenir de l’humanité va être radicalement transformé par la technologie. Nous envisageons la possibilité que l’être humain puisse subir des modifications, tel que son rajeunissement, l’accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificiels, la capacité de moduler son propre état psychologique, l’abolition de la souffrance et l’exploration de l’univers ».

 

Il convient de rappeler aux honorables chercheurs et transhumanistes que la douleur est essentielle pour nous prévenir des dangers de notre corps (infections, fractures, plaies, brûlures..) et de notre environnement. La douleur est un linéament pour la survie de l'individu et la perpétuation de l'espèce. L'espérance de vie des individus sans douleur, analgique, est considérablement raccourcie.

 

Que la douleur disparaisse un jour ou jamais, il y a néanmoins une réflexion à poursuivre sur notre culture de l'antalgie, le pourquoi, le comment et les conséquences pour l'individu, la société, l'espèce. "Sapere aude", "Ose penser", Aie le courage de te servir de ta propre intelligence! nous dit Kant. Voilà la plus belle devise des Lumières, qui doit inspirer toute réflexion.

 

Cependant la priorité reste le traitement de la douleur. En France, 70% d'une classe d'âge meurent à l'hôpital ou en institution, soit 350 000 personnes chaque année sur 500 000 personnes. Seulement 30% en Suède et 20% aux Pays-Bas décèdent en hôpital/Institutions. Sur ces 350 000 personnes, 80% décèdent sans soulagement de leurs symptômes. Dont 30% sans soulagement de la douleur. Plus de 100 000 françaises et français décèdent chaque année sans traitement de leur douleur de fin de vie. Ces chiffres sont terribles. Ils montrent la priorité du chemin bien avant les développements intellectuels qui suivent. 

 

 

 

Épistémologie

 

Chaque époque de l'histoire de la pensée, Antiquité gréco-romaine, Moyen-âge, Renaissance, Age classique, Lumières, modernité, génère sa vision du monde (die Weltanschauung des romantiques allemands), son épistémè. La douleur est un symptôme et derrière sa théorisation, se dessine justement la vision du monde dans une époque donnée. L'épistémologie (histoire des concepts scientifiques) de la douleur est déjà abordée dans deux autres articles: La Douleur dans la Grèce antique, et Histoire de la douleur : de l’Antiquité à nos jours.

 

Dans l'Antiquité, la douleur est un signe clinique à respecter pour Hippocrate -La vie est courte, la médecine est vaste, l'expérience trompeuse, et l'occasion fugitive- , une expérience subie et non désirée mais à dépasser pour le Sage.

Le christianisme inverse toutes les valeurs. Douleur et souffrance sont un moyen d'honorer Dieu, de lui rendre grâce. La souffrance est une offrande à une transcendance, à Dieu. Elle est comme une justification de notre existence, presque une exaltation: on ne souffrait jamais assez!

 

Le dolorisme est également lié au pessimisme profond qui traverse le christianisme. La finalité des projets, c'est avant tout l'apocalypse! Alors souffrir n'est qu'une mise en jambe de l'avènement de la fin des temps.

 

Le siècle des Lumières et le développement des sciences marquent une rupture avec l'Église. La souffrance va être écrite et publiée. La littérature se féminise, la souffrance sort de l'intime. Mme De Staël, Julie Lespinasse. La souffrance conduit à la création, aux 18ème et 19ème siècles dans la tradition romantique.

 

Au XXème siècle, le religieux s'effondre, pour l'écriture, c'est déjà fait, et surtout on tait sa souffrance. Il ne faut plus la montrer car elle risque de faire contagion et déranger l'autre. Il faut garder les apparences car autrui craint notre souffrance, dans un monde privé de transcendance. Alors la médecine prend le relais; elle prend en charge l'homme globalement, corps et esprit, dans les Centres Anti-Douleur pluridisciplinaires.

 

Maintenant quelle est l'épistémè au début du XXIème siècle? Hypermodernité? Globosphère? La question amène une tentative de réponse. Le projet est ambitieux, n'est-il pas? 

 

 

 

La métamédecine

 

La réflexion doit aller au-delà de la médecine, vers la métamédecine. Mais qu'est-ce donc la métamédecine? D'abord ce que ce n'est pas: le mot métamédecine est parfois employé par les hobereaux d'une harmonie mystique évidemment universelle ou d'une culture new-age. Ce que c'est: un néologisme, constitué du préfixe meta en grec qui signifie au-delà. La métaphysique tente une réflexion au-delà de la physique, une réflexion vers le virtuel au-delà de la matière.

 

La métaphysique est la partie de la philosophie qui recherche les fondements premiers, comprenant en particulier l'ontologie. En philosophie, l'ontologie est l'étude de l'être en tant qu'être, c'est-à-dire l'étude des propriétés générales de ce qui existe. La scolastique médiévale a forgé le terme métaphysique par l'usage, donnant le sens de « au-delà de l'observation scientifique » sous lequel on reconnaît désormais la métaphysique. C'est l'étude des questions fondamentales telle la question concernant l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu, les raisons de l'existence du Mal ou le sens de la vie (le télos), les relations entre l'âme et le corps.

 

La métapsychologie freudienne s'emparait du même projet sur les sciences humaines. La métapsychologie, c'est l'ensemble des concepts théoriques formulés par la psychanalyse. Faute de moyens scientifiques, encore très insuffisants à son époque, Freud décida de laisser de côté l'approche neurobiologique de son temps. Le créatif visionnaire n'a pas toujours les instruments et vérifications de son temps. Il doit improviser et parier sur les procédures du futur. Pour exemple, la théorie de la relativité d'Einstein, n'a été vérifiée scientifiquement que très récemment. Mais on peut avancer une intuitive certitude: les avancées des neurosciences au XXIème siècle auraient probablement passionné Freud! Sans la moindre incompatibilité épistémique: la coexistence contradictoire et hétérogène des deux conceptions de l’âme peut se réaliser sans la dissolution de l’une dans l’autre, sans la disqualification de l’une par l’autre.

 

Comprendre la place de la médecine dans les enjeux humains du futur relève de la métamédecine. Quels seront le sens et la fonction de la médecine du futur? La métamédecine est un sous-ensemble de ce qui s'appelle les métasciences. D'un naturel gourmand, notre réflexion emprunte largement à la philosophie, la sociologie, l'économie, le marketing, la biologie, les neurosciences, la psychologie, la psychanalyse, l'anthropologie, l'éthologie, la cuisine, le bricolage et surtout le footing etc. Depuis Aristote et ses péripatéticiens, jusqu'à Montaigne (1,56 m il inventait s'appeler Montagne) et sa constatation "Tout lieu retiré requiert un promenoir...Mon esprit ne va, si les jambes ne l'agitent", la marche a toujours stimulé la pensée. Maintenant c'est le footing de la pensée. L'éclectisme offre l'image d'un puzzle qu'il reste à rassembler, pièces par pièces, dans l'espoir d'apercevoir quelques lignes de force sous-jacentes. Ce travail est en cours et son aspect inachevé donne l'impression d'un catalogue; un catalogue de logiciels pour une anthropologie de la douleur au 21ème siècle.

 

Nous avons recours aux fragments, fragments de pensées, d'idées, d'intuitions, par opposition à la « grande synthèse germanique » (Kant, Hegel, Marx). Le fragment est un défi à l'ennui, à l'esprit de système, il est un hommage au désordre, une protestation contre le pouvoir. Le fragment refuse de se soumettre à la nécessité d'un ordre du monde. Il est libéral et libertaire. Mais il témoigne de la surinformation, la surcommunication des événements comme des idées, où il devient difficile de se faire UNE idée. Le fragment est le fruit de la profusion, de la curiosité et de la gourmandise. Vive le fragment!

 

L'époque est formidable pour réfléchir, il n'y a jamais eu autant de chercheurs sur la planète, de points de vue variés et inventifs, le monde court alors essayons de l'accompagner.

 

Enfin il y a la langue française avec ses mots étonnants, parfois miraculeux. Comment distinguer souffrance et douleur quand on tombe sur un souffre-douleur. Probablement un homme de peine qui ira un jour chez une fille de joie, rechercher un doux leurre...Recevoir une lettre adressée au « 130 douleurs » pour le Centre Anti-douleur, est touchant et annonciateur d'une consultation dense.

 

 

 

 

La tribalisation des âmes et la marchandisation des corps 


A la mondialisation des objets, répond la tribalisation des sujets (3) (communautarisme); les isolats humains politiques, religieux, ethniques se constituent et s'entredétruisent... Les nouvelles tribus ont des nouveaux totems: les sites Internet sont ces nouveaux Totems autour desquels les groupes humains se rassemblent, fibromyalgiques ou bipolaires par exemple dans le champ médical. La mondialisation génère la marchandisation du corps: trafic d’organes, sexe sur Internet, chirurgie esthétique, délocalisations des soins médico-chirurgicaux.

Nouvelle promesse de réenchantement du monde, la médecine doit supprimer la douleur et ouvrir à la vie éternelle. Au PNB devrait succéder le BNB: Bonheur National Brut. La médecine doit répondre à cette demande que nous pouvons scinder en deux groupes: la marchandisation des corps avec le somaticien, la tribalisation des âmes avec le psychiatre. Marchandisation et tribalisation. Depuis longtemps le marketing a compris cette représentation bicéphale. A titre d'exemple, Mc Donald fabrique une nourriture industrielle (junk food) qui est une marchandise uniforme et universelle; mais les penseurs du marketing ont compris l'importance de la diversité des cultures. Ils ont saisi la tribalisation des âmes. Mc Donald nous propose en Inde des « Mc Maharadja  », en France le « Mc Raclette » ou le « Mc Tartiflette ». Osons imaginer le Mc Bové spécial Roquefort au menu des gaulois moustachus? Mc Do a théorisé cette nouvelle forme de marketing : la « glocalisation » (globalisation locale, un bel oxymore), autrement dit la mondialisation adaptée aux marchés locaux. De ce principe sont nées des recettes que l’on ne trouve que dans un seul pays. 

 

 

 

Le droit à la jouissance: jouer la partition ad lib...

Les faillites de l’espérance politique (religions civiles ou séculières, communisme, nazisme) et de l’idéal religieux (religions révélées, monothéismes), la prééminence de l’individualisme et du narcissisme, la revendication hédoniste et l’exigence de bien-être, ouvrent le droit au plaisir et à la bonne santé, le droit à la jouissance. La locution latine ad libitum, selon son bon plaisir -remarquons l'étymologie commune du ad libitum des musiciens et de libido- devient le slogan du consumérisme. Ainsi le Club Med organise des repas ad libitum, dans lesquels la goinfrerie tient lieu de nouvelle norme.

En 2006, les deux premiers secteurs économiques dans le monde sont la banque-assurance et le loisir (2): l’Homme veut  jouir en sécurité. La médecine participe à la jouissance demandée, avec le traitement des dysfonctions érectiles chez l'homme, les psychotropes, les antalgiques, les THS (Traitement Hormonal de Substitution pour la ménopause) etc. La médecine était un Art. Elle devient un simple service à la personne, parmi d'autres. Elle doit dorénavant optimiser même la bonne santé.

 

Le monde entier doit devenir un espace de loisirs. De Disneyland aux musées d'Art contemporain, des classes modestes aux Bobos (bourgeois bohèmes), le mot d'ordre est au divertissement;  il faut s'amuser. L'impératif est le festif. Les politiques subventionnent Paris-plage, la Techno-parade, la Gay Pride...la domestication des masses permet la réélection. Tout est bon pour éloigner du Réel.

Le monde entier doit devenir un espace de loisirs.

 

 

Brève histoire du bonheur

 

Le philosophe grec Aristote définit que le bonheur, eudaimonia, sera atteint par l’homme vertueux.

 

Le christianisme au Moyen-Age, se détourne de la priorité du bonheur pour définir la vie comme souffrance, souffrance du christ auquel le chrétien doit s’identifier et reproduire. Le bonheur sera plus tard. Après la mort. Au paradis. Dans l’au-delà.

 

Au XVIIIème siècle, siècle des  Lumières, le philosophe Voltaire réfléchit au bonheur et à travers son personnage de Candide nous dit : « il faut cultiver notre jardin ».

 

Le XIXème siècle définit le bonheur comme issue d’un changement politique majeur. La philosophie politique est à son apogée. Le marxisme, le proudhonisme,  l’ anarchisme, le positivisme d’Auguste Comte, toutes ces philosophies promettent le bonheur de l’humanité et de l’individu, à travers leur programme politique. Communisme, socialisme, anarchisme, progrès scientifique apporteront le bonheur aux hommes. 

 

Le XXème siècle, après la seconde guerre mondiale, se tourne vers la psychologie positive de Martin Seligman qui promeut une éducation au bonheur dès l’enfance.

Le XXIème siècle débutant est celui de l’injonction au bonheur, qui a pour fonction d’anesthésier la souffrance sociale (Eva Illouz). Il ne suffit plus d’être heureux, il faut aussi paraitre heureux.

 

 

 

Dualisme ou monisme? Suis-je 2 ou 1? That is the question

Marchandisation des corps et tribalisation des âmes: corps et âme. La conception philosophique dualiste est une constante de PLATON à DESCARTES. La conception dualiste de DESCARTES s'achève dans l'absurdité de la glande pinéale, jonction anatomique entre esprit et corps. 

Les penseurs grecs -le dualisme platonicien- ont séparé au Vème siècle avant JC, la médecine de la philosophie. Terrible hiatus entre philosophie et médecine, dont je pense, nous restons les héritiers appauvris. Certes pour les Anciens, la philosophie était la médecine de l'âme, mais ce n'est plus vrai depuis longtemps. Ne confondons pas la sagesse des philosophes, qui est l'art de vivre dans la vérité, avec la santé mentale des médecins, qui permet d'agir efficacement dans le Réel. Les philosophes ont des difficultés à comprendre la médecine et ses nouvelles avancées scientifiques. Les médecins ignorent souvent la philosophie. Revenons au Yalta entre philosophie et médecine: à HIPPOCRATE, l’étude du corps et des maladies, à ARISTOTE, l’étude du « Génie et de la mélancolie ».

Application pratique: si nous regardons vue du ciel les hôpitaux de Montpellier, nous voyons un corps humain. Discrètement morcelé mais cohérent et assemblé. Membres épars. Œuvre d'un serial-killer sorti du Silence des agneaux? Non. Rationalisme d'architecture urbaine. Ainsi l'hôpital Gui-de-Chauliac est le pôle « Tête et cou/neurosciences », l'hôpital Saint-Eloi est le lieu de soins du ventre (gastroentérologie, chirurgie digestive), l'hôpital Lapeyronie est affecté à la carcasse (orthopédie, rhumatologie), l'hôpital Arnaud-De-Villeneuve soigne la dyade cœur/poumon… Et, bien à l’écart, sise l’hôpital psychiatrique La Colombière pour les malades mentaux. Décidément les maladies de l’âme sont éloignées des maux du corps. La topographie des hôpitaux de Montpellier est superposable aux lieux de soins de nombreuses villes occidentales. 

Derrière ces géolocalisations hospitalières observables par www.mappy.com, nous lisons une application stricto-sensu du dualisme de PLATON à DESCARTES: corps et âme sont séparés! Depuis longtemps. Si SPINOZA était né 2000 ans avant, la santé serait de nos jours organisée différemment.

Chez les Grecs, l’Homme est constitué du Noûs, du Thumos et de l’Epithumia. Le Noûs : c’est l’esprit, la partie la plus haute et la plus divine de l’âme, l’intelligence pour Platon, la tête. Le thumos, c’est le thorax, le cœur, la volonté le sens de l’honneur, le soldat, le courage, le siège des passions. De là vient la thymie ! L’humeur. L’Epithumia, le ventre, le lieu des désirs, des pulsions. Nous voyons que Freud a bien emprunté pour bâtir sa deuxième topique constituée du surmoi, du moi et du ça. Cependant les stoïciens ont une représentation moniste de l'âme et du corps. 

L'apôtre PAUL, Saul de la tribu de Benjamin et élève du Rabbin Gamliel, Paul est l’inventeur du christianisme, il précise le lien entre la chair et la vie spirituelle. Il n'est pas comme PLATON, un adepte du pur Esprit. La chair, la sarks en grec (être de chair et de sang), c'est l'humanité toute entière et toute chair verra le salut de Dieu. PAUL est moniste juif. Il voit une continuité entre esprit et chair, entre vie et résurrection. Il compare l'incroyable de la résurrection à la graine en terre qui ne peut imaginer la plante au-dessus du sol qu'elle deviendra et le monde autour. L'homme est comme la graine. Plus récemment le théologien Joseph RATZINGER en 1985 confirme le monisme de l'église catholique:« La redécouverte de la liturgie rime avec la redécouverte de l'unité de l'esprit et du corps » (Joseph Ratzinger, Discours Fondateurs, Fayard). Préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, il est devenu plus connu sous le nom de BENOIT XVI, élu pape en 2005. Les Kabbalistes ou mystiques juifs ont aussi une conception moniste; il n'y a pas de différences absolues entre l'Esprit et le Corps, la pensée et la matière, ce ne sont que des différences de degrés, des différences relatives. 


Le dualisme fait un étonnant retour, alors que les neurobiologistes le jetaient aux oubliettes de l'Histoire, avec « L’erreur de Descartes  » et l'unicité de l'Homme (le monisme) enfin confirmé par les neurosciences (4), et déjà annoncée par le moniste FREUD. Je déprime parce que mes transporteurs cérébraux de sérotonine sont insuffisants, une grève des camionneurs de la sérotonine. La sérotonine est le neuromédiateur du bien-être, c'est elle qui procure « que du bonheur » comme dans l'état amoureux. L'IRM cérébrale fonctionnelle montre que nos émotions positives, comme le bonheur, siègent dans le lobe préfrontal gauche, aussi lieu de l'anticipation et de l'imagination. Quand je délire, mon système dopaminergique s'embrase et s'active à l'excès dans les régions frontales. Mais la même dopamine est le principal agent de mon insatiable curiosité pour le monde, mon énergie hyperactive, mon goût pour les voyages ou les idées nouvelles, ou enfin mes addictions: j'ai une satisfaction dopaminergique quand mon circuit du plaisir et de la récompense est bien fonctionnel, mon Nucleus Accumbens Septi est au top. Les toxicomanes et malades alcooliques surutilisent ce système dopaminergique de la récompense. Ah cette peinture est si belle avec de bonnes décharges d'opioïdes endorphiniques rapides. Nous retrouvons la Nature qui constitue l'Homme et ses liens avec la culture. Il existe un continuum et non plus une césure entre l'âme et le corps. Les interactions sont incessantes. FREUD situait d'ailleurs l'inconscient en place d'intermédiaire entre âme et corps. 

Baruch SPINOZA, d'abord héritier de DESCARTES et du rationalisme continental, a conçu un monisme original et opérant; le problème corps-esprit est à considérer comme « une seule et même chose, mais exprimée de deux manières ». SPINOZA élimine toute finalité de la Nature, toute planification intentionnelle. Son monisme intégral fournit un cadre de pensée satisfaisant pour les neurosciences et les avancées en biologie, sciences cognitives, sciences physiques et chimiques. Même son déterminisme absolu rend possible une liberté par la connaissance et laisse de côté le fumeux libre arbitre à ses illusions. Pour SPINOZA, savoir qu'une douleur est due à telle cause, ce n'est pas du tout la même chose que de me croire malade parce que je suis maudit, puni pour mes fautes, mis à l'épreuve par la volonté de Dieu « ce refuge de l'ignorance ». Si je comprends le processus par la connaissance et le savoir, je cesse de le subir en aveugle. Je deviens pleinement vivant et je participe à l'activité de Dieu Nature, Deus sive natura. Il avance dans l'Éthique que «la douleur est le passage à un état de moindre perfection». La douleur, la souffrance ne sont jamais bonnes par elles-mêmes : le spinozisme s’oppose et à l’ascétisme et au dolorisme. Pour SPINOZA, l'homme est animé du conatus, cet effort de persévérer dans notre être, l'augmentation de notre puissance d'agir ou de penser. Le corps cherche l'utile et l'agréable, l'âme recherche la connaissance pour elle-même. Le conatus rejoint le concept d'élan vital des psychiatres, ou de désir des psychanalystes. La dépression est la faillite du conatus. Le philosophe juif d'Amsterdam était un intellectuel solitaire, exclu de la communauté juive, il polissait des lentilles pour télescopes afin de gagner sa vie; il a bouleversé la pensée et inventé la modernité. 

Mais les dualistes posent la question de la liberté de l'homme. Si l'homme est lié et aliéné à son corps, il n'est plus libre, il perd la liberté de sa conscience. Pourtant chaque jour, nous faisons -ou nous croyons faire- l'expérience de la liberté. Les dualistes accusent les monistes d'être liberticides. Pas moins.
Mais pas si simple, car la seconde conséquence de ce débat tourne autour de la question de l'inné et l'acquis. Dans un superbe paradoxe, les dualistes apparemment « libertophiles » épris de liberté, de PLATON à DESCARTES, ils sont pour la prééminence de .....L’inné! Le métèque stagirite ARISTOTE, fils de son père le médecin NICOMAQUE, est le premier à insister sur la notion d'expérience de l'Être humain et l'importance de l'acquis. 

Le débat entre les innéistes et les empiristes est lancé depuis l'Antiquité grecque. Actuellement ce débat inné/acquis se déplace sur les proportions entre la fixité génétique et la variabilité épigénétique. A suivre.

 

Henri Atlan distingue 3 illusions scientifiques: l'illusion du libre arbitre, l'illusion de la connaissance totale, illusion du tout génétique. Il cite les Maximes des Pères, les Pirké Avot, et la tradition talmudique qui énonce "Tout est prévu mais la liberté nous est donnée".

 

La culture occidentale est au fond dualiste, entre santé (du corps) et spiritualité (de l’âme si elle existe…). En Chine, le dualisme n’existe philosophiquement pas, la pensée chinoise, essentiellement d’inspiration taoïste dans ce domaine, se conceptualise dans « l’entre deux ». En médecine chinoise, si la question est comment énergétiser sa vie, la réponse sera de permettre le changement. Comment augmenter son potentiel vital, se défaire de toutes les fixations, pour remettre en mouvement sa vie, car le mal (en Chine) c’est l’obstruction; vivre c’est faire circuler.

 

Au XXème siècle, le philosophe LEVINAS réinterroge les concepts de liberté et de déterminisme à travers une confrontation de la philosophie grecque et du judaïsme. Si ses thèmes connus sont le visage, la responsabilité, la réflexion de Lévinas trouve ses sources dans la philosophie, plus précisément la phénoménologie, et dans le judaïsme. Deux sources qui se nourrissent et s’interrogent l’une et l’autre. Sa phénoménologie est une phénoménologie de la Révélation et de la gloire de Dieu, et s’appuie sur le dieu juif qui n’est pas le dieu chrétien. Le dieu juif n’a pas été incarné et cela importe dans la description de la transcendance. Lévinas veut faire une critique de la philosophie de l’être de Heidegger, à partir du judaïsme. Faut-il partir du Dasein ou partir de l’être juif ? Il fait du judaïsme une catégorie ontologique. Si l’être juif est une catégorie de l’être, c’est associé à deux thèmes : le thème de la persécution. C’est la persécution de la subjectivité de la personne, dans ce qu’elle a de plus unique, on ne persécute pas des choses ni des idées. Le second  thème est que L’être juif au commencement n’est pas libre, il est déjà habité par une alliance et par une élection. Il est précédé dans l’être par une parole qui l’appelle et le fait responsable. La Grèce est la rigueur du concept, de la raison, mais avec l’être juif il y a un autre point de départ. Le bonheur de l’homme n’est pas dans la liberté mais dans l’obéissance à une idée supérieure à lui. La liberté procède de l’obéissance à la transcendance. L’obéissance à Dieu, dans laquelle j’abandonne tous mes pouvoirs de sujet, paradoxalement m’élève et m’inspire. La liberté procède d’une obéissance hétéronome, pas autonome. Cette obéissance, loin de m’aliéner, me libère ! La vraie liberté c’est dans l’obéissance et non dans la liberté totale de l’homme face à lui-même. L’obéissance a la même racine étymologique que l’écoute. Cette obéissance me fait advenir à ce que je suis dans ma profondeur la plus singulière. C’est une élection.

 

 

 

La douleur et les rituels initiatiques

Après les deux guerres mondiales, l’ombilic des valeurs occidentales devient la peur de la mort et de son paradigme: la souffrance. Notre société est algophobe (peur de la douleur), pacifiste et maternelle. 

Dans les sociétés traditionnelles, l'éducation de la douleur constitue un passage obligé de l'éducation des jeunes gens. Et spécifiquement de l'éducation des garçons. Les rituels d'initiation insistent sur le courage et la bravoure, identifiés à la résistance à la douleur. Supporter la douleur, c'est appartenir à la classe des hommes, affirmer la différenciation sexuelle. L'éducation de l'insensibilité des garçons, pouvait aussi prendre sens dans la défense du territoire. Que sont les territoires ancestraux devenus?

Si l'éducation par la douleur nous apparaît comme une conception dépassée, une vision archaïque machiste et barbare, faut-il voir une relation entre la culture de l'égalité des sexes, caractéristique de la société libérale, et la culture de l'antalgie et de l'anesthésie? Dans les sociétés traditionnelles, la différence des sexes est le résultat d'un processus ritualisé, permettant à l'homme de faire face à la sexualité féminine et jouer son rôle dans la reproduction. Mais cette sexualité naturelle devient surannée puisque même la procréation in vivo évolue vers le in vitro.

L'abolition du mal, l'anesthésie de la douleur, ouvrent sur une fiction d'une terre sans mal et d'un corps sans affliction. Maintenant nous élevons nos enfants dans du coton et nous cherchons à leur épargner toute douleur physique, toute souffrance morale.

 

 

L'automutilation, un paradoxe?

Mais le paradoxe resurgit: les scarifications, tatouages, piercing, happy slapping, automutilations et suicides sont en recrudescence chez les adolescents. Pourquoi ? Nouveau rituel initiatique ? Algolagnie (plaisir de la douleur) ? Interpellation brutale de nos Valeurs ? Impasse de la Transmission ?...

Rappelons que la Bible interdit les scarifications, dans le Lévitique 21-5:

« Ils ne se raseront pas la tête, ils ne raseront pas les coins de leur barbe, et ils ne feront pas d’incisions dans leur chair »


Paul VALERY disait que « Le paradoxe, c'est le nom que les imbéciles donnent à la vérité ». L'automutilation est une réalité et une vérité.

Le pédopsychiatre Maurice CORCOS rappelle qu'aux États-Unis, l'incidence des automutilations a presque doublé en 20 ans. En France, aucune étude épidémiologique n'est capable de chiffrer précisément cette pratique pathologique, mais les automutilations seraient de plus en plus nombreuses, de l'ordre de quelques dizaines de milliers par an. Ces pratiques s'exerceraient principalement chez les filles, et de façon de plus en plus précoce. Les automutilations sont les écorchures, les coups, les morsures, les brûlures, l'arrachage des ongles ou des cheveux (trichotillomanie), mais aussi l'anorexie ou la boulimie, et les conduites toxicomaniaques. 

La jeune génération n'arrive pas à contenir la souffrance dans la tête. Au lieu d'exprimer par la parole une anxiété ou un désarroi, les adolescents utilisent maintenant leur corps. Paradoxe total dans une époque de verbalisation instantanée, permanente (téléphone portable, texto, MSN...) et ubiquitaire. On se parle sans arrêt. Depuis DOLTO, jamais les enfants et adolescents n'ont autant eu le droit à la parole, dans les familles comme dans les structures scolaires. Alors, parler sa souffrance est-ce suffisant? Les parents ont du mal à voir la souffrance de leur enfant, parce qu'elle les fait eux-mêmes souffrir, mais aussi parce qu'elle les renvoie à leur propre souffrance.

A l'inverse Philippe JEAMMET pense que l'automutilation représente une tentative de reprise de la maîtrise de sa vie par l'adolescent, tenter de s'appartenir face à une situation d'ouverture sur tout, de possibles sans fins et sans limites préalablement données par des parents généreux et croyant bien faire.

 

 

Modernité et exigence d'autonomie

Par un tout autre chemin, le mathématicien Olivier REY le rejoint lorsqu'il avance que la modernité introduit l'exigence d'autonomie. La modernité serait un passage de l'hétéronomie (la loi reçue du dehors) à l'autonomie (l'homme est créateur de la structure dans laquelle il s'insère). Ce passage a deux étapes: remplacement des autorités traditionnelles imposées par des autorités librement choisies, puis se défaire de toute Autorité pour être soi (5).

En médecine, la question se pose pour les pathologies mentales dites modernes comme les automutilations, ou l'hyperactivité de l'enfant TDAH, d'un inachèvement de ces 2 étapes, ou d'une impossibilité à les franchir. L'un s'autodétruit et l'autre est inattentif car il bouge en tous sens.

 

 

Les Lumières, obscure clarté

Les Lumières sont un mouvement d'idées, né au XVII ème siècle avec HOBBES et LOCKE, et qui s'est épanoui au XVIII ème. L’idéal de progrès des Lumières se révèle d’un optimisme naïf. Ou plutôt Les Lumières ont oublié l'ombre. La part d'ombre des Lumières, c'est l'homme. Il y a trois oublis: l'animalité/violence, la sacralité/croyance, l'appartenance/tribalisation (3). L'homme est un animal, l'homme a besoin de sacré, l'homme veut appartenir à un groupe, un clan, une tribu, un pays, une religion, une famille... Au XVIII ème siècle, les philosophes des Lumières pensaient l'Universel. Le progrès social, éducatif et scientifique résoudra tous les problèmes, les difficultés physiques et psychologiques, matérielles et morales. 

Les Lumières annoncent l'affranchissement de l'Homme et l'avènement de sa liberté par la culture. La culture est le moyen d'extraire l'Homme de son animalité, l'extraire de la Nature. Par conséquent la génétique moderne mine le terrain des Lumières, par son déterminisme sous-jacent.

Dans l'esprit des Lumières, les hommes cherchent -par la raison, la culture et la discussion- la vérité de la réalité. La politique est à l'envers des Lumières: elle manipule la réalité, dans les démocraties comme surtout dans les dictatures.

Les philosophes des Lumières étaient les héritiers d'un prosélytisme chrétien, plus exactement paulinien (L'apôtre Paul).

On considère classiquement qu'il y a eu quatre humanismes dans l'histoire: humanisme grec stoïcien, humanisme chrétien, humanisme de la Renaissance (MONTAIGNE), et humanisme des Lumières. 

 

 

L'avenir d'une pulsion, au 21ème siècle

Un siècle après FREUD, les pulsions ont bien évolué ou plus exactement leurs expressions se sont radicalement transformées. C'est une première piste, articulée autour du bouleversement actuel de la pulsion. 

Depuis toujours, la société a eu pour raison d'exister et de croître, la domestication des pulsions humaines. A l'heure actuelle, l'homo pulsionnel advient au nom de la liberté individuelle (4). On peut et on doit jouir de presque tout. Les perversions n'ont jamais été autant promues. Exhibitionnisme, voyeurisme, échangisme, fétichisme, multisexualité etc. Les sites consacrés à la zoophilie explosent sur le Net. En dehors de la pédophilie et du cannibalisme, un boulevard pervers s'ouvre au nom de l'épanouissement de l'individu, de la Liberté, du Droit et de la démocratie. 

La société doit se sentir suffisamment solide pour s'ouvrir ainsi aux pulsions. Certains prédisent la disparition de la culpabilité dans le futur, point final à la période judéo-chrétienne (2). 

En même temps, le « surf » prospère, surf sur Internet, surf sur la mer, sur le goudron, sur la neige ou dans les airs, toute une culture de la souplesse et de la glisse fait flores. Mais n'est-ce pas plutôt une manière de ne pas se colleter avec la réalité? Le surf devient une stratégie et une pratique de l'évitement. S'ouvrir à la pulsion, c'est risquer la sauvagerie, la barbarie, la guerre ou l'autodestruction. FREUD parlait de pulsions de mort dès 1917. Ne sont-elles pas à l'œuvre dans les automutilations?

 

 

 

 

Technosciences et toute-puissance

D'un côté nous évoluons vers une domination de la technoscience, les outils techniques mis à disposition n'ont jamais été si nombreux, si faciles. Grâce à eux l'homme devient nomade ubiquitaire, un portable à la main, en déplacement incessant, atteint de bougisme aigu, connecté au monde 24h/24. De l'autre, ce retour aux pulsions nous réinscrit dans la Nature, notre nature animale et profonde. Léo STRAUSS disait que « la science est la colonne vertébrale de l'Occident ». La science se sent elle si solide qu'elle puisse dorénavant autoriser l'homo pulsionnel? 

En fait la science a changé. Elle avait autrefois un rôle de contenant social, de progrès raisonnable. Maintenant la science est une machine à rêver. Elle propose le rêve. Elle fournira le rêve. Elle apportera l'énergie propre en quantité infinie (fusion nucléaire), elle pourvoira à nourrir l'humanité, elle guérira les maladies, elle modifiera notre génome, elle nous reproduira à l'identique. Elle vaincra la mort et nous offrira l'immortalité. Les Transhumanistes ou « immortalistes » élaborent une « ingénierie du paradis ». Ce fantasme d'amélioration de l'homme par la technique n'est pas nouveau. Un homme artificiel. Dans l'Antiquité grecque, Homère l'évoquait déjà dans le 18ème Chant de l'Iliade: le dieu boiteux des forgerons, Héphaïstos, construit une nouvelle armure à Achille, après la mort de Patrocle. Une armure avec un bouclier digne de Star Wars. Enfin il construit des robots! Nous étions dans la mythologie, dans l'imaginaire et la fiction.

 

 

 

Le transhumanisme donne l'espoir d'une vie physique éternelle alors que le 20ème siècle démontre la fin de la vie spirituelle éternelle. Avec la destruction du religieux,  la vie éternelle disparaît. C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité, que l'homme est directement face à sa propre finitude. Alors l'espoir se porte sur le transhumanisme. Avant, on se tournait vers Rome, La Mecque ou Jérusalem. Dorénavant, nos regards se tournent vers la Silicon Valley. Mais en réalité, actuellement, l'espérance de vie baisse considérablement: avant un homme vivait 50 ans puis il avait la vie éternelle. Maintenant il vit 80 ans mais sans vie éternelle.


Au 21ème siècle la science est dans le Réel, dans le champ des possibles. Elle est prise dans le mouvement de la pulsion, d'une pulsion particulière, la Toute Puissance. Elle n'est plus une berge contenante et rassurante, voire une berge inaccessible et imaginaire. La science est dans le flot pulsionnel, elle l'accélère. Elle excite la fantasmatique humaine. Vous le voulez? Vous l'aurez! Tout évolue. Très vite. Ainsi le dualisme de DESCARTES se transforme: le binôme corps/âme devient un duo corps/machine. L'Homo prothesus sort du laboratoire. Mais la Toute Puissance ou le pouvoir ne signifient pas la maîtrise. Au contraire.

La Toute-puissance n'apparait pas que dans les technosciences. La philosophie péremptoire peut y faire belle figure. Un exemple de Toute-puissance géniale nous est apporté par Jean-Paul SARTRE. En 1948, il affirme avec l'assurance et l'aplomb du narcissique que «  Rien ne peut donner du dehors, de la douleur à la conscience ». L'homme est libre de souffrir ou de ne pas souffrir. L'approche existentialiste de la douleur laisse rêveur.

 

 

 

Intime et extime

La femme ouvre une autre voie de réflexion. Le bouleversement est survenu au 20ème siècle avec l'avènement de la parole des femmes. L'éducation, le travail, l'égalité des droits civiques et civils, l'autonomisation financière, tout concourt à la montée de représentations singulières, une sémiologie de genre, le monde des femmes en l'occurrence. 

Quelles sont les conséquences dans le champ médical qui anticipe d'ailleurs le champ politique? Des différences réelles. Je partirais d'une hypothèse réductrice mais fonctionnelle. Il y a l'intime et l'extime. L'intime est définit: ce qui est le plus en dedans, le plus intérieur, le fond de. En latin, intimus est rattaché à intus, décalque du grec entos: l'intérieur du corps, en retrait, en deçà. Toujours en latin, l'extime signifie: placé à l'extrémité, ce qui est au bout, le plus éloigné. L'étymologie reste d'ailleurs obscure. Le mot ex-time a-t-il été formé comme son contraire, ex au lieu de in ? Sur le modèle d' in-terne/ex-terne ? Quoiqu'il en soit, l'avènement de la parole des femmes nous ouvre vers l'intime. Le monde intérieur. Les hommes sont remarquablement plus à l'aise dans l'extime. Psychologie, communication indirecte allusive et implicite, monstration du corps, cet univers autrefois plus cloisonné fait irruption aussi dans le champ médiatique. Avec de nouvelles déclinaisons en cascade, la téléréalité, la presse people, la mode, les magazines santé, Facebook etc. L'intime est mis en scène, exhibé naturellement. 

Ceci étant définit, je croise ces caractéristiques comportementales et sexuées avec une autre donnée apparemment étrangère qui est la suivante: depuis la seconde guerre mondiale, il persiste une énigme épidémiologique: pourquoi les chiffres de la dépression, maladie essentiellement féminine, explosent? Épidémie? Souffrances? Conditions de vie difficiles? Drames humains? Et la question peut se répéter à l'identique pour la douleur. Dans mon hypothèse, douleur et dépression n'auraient pas augmenté en valeur absolue depuis 1945 car le monde occidental n'a jamais été autant pacifié, le niveau de vie aussi élevé, l'espérance de vie aussi longue etc. Mais le verbe des femmes exprime haut et fort la douleur physique et la souffrance morale. Un porte-voix fantastique. Les automutilations sont d'ailleurs bien plus fréquentes chez les jeunes filles. Là encore, expression corporelle et féminine d'une souffrance psychique. 


La douleur de l'homme réflexif

Autre piste issue des sciences sociales: la douleur chez l'homme réflexif. L'homme réflexif est l'homme qui réfléchit et qui agit. Il est le modèle dominant en ce début du 21ème siècle. 

Tout d'abord petit rappel d'histoire. Après Homo habilis, Homo erectus, Homo sapiens, nous arrivons à la doctrine Hippocratique au 4ème siècle avant JC, de l'homme humoral (les 4 humeurs). Puis l'homme est chimique au 18ème (LAVOISIER), électrique au 19ème, inconscient au 20ème avec FREUD, collectif et prédéterminé avec MARX ou les structuralistes etc.

Maintenant l'homme est doublement dessiné: d'une part l'homo geneticus fruit des extraordinaires avancées de la génétique et de l'espoir d'immortalité induit par le clonage et d'autre part l'homo réflexif. Le déterminisme est écrasant pour l'homo geneticus. Au contraire la liberté est entière pour l'homme réflexif. Après l'homme inconscient de FREUD, l'homme réflexif est un retour au sujet rationnel, qui raisonne, qui maximalise ses intérêts, qui, à partir de ses croyances et de ses préférences, choisit les options qui servent au mieux ses souhaits et ses désirs. Yves MICHAUD parle du court-termisme chez les adolescents, une stratégie de liberté maximum à tout moment, tous les possibles sont ouverts; le téléphone portable renforce cette indétermination hédoniste. Se monter des plans à court terme et si un plan ne marche pas, on en monte un autre. C'est la culture du zapping opportuniste. Les possibles se multiplient et les choix deviennent aléatoires tant les possibles sont innombrables, comme les morceaux de MP3 sur le lecteur. C'est la culture de la fonction shuffle (battre les cartes en anglais) ou du random (au hasard). Perdu dans la multiplicité des possibles, la nécessité d'avoir des repères s'affirme et la demande de coaching prospère... 

Revenons à notre individu rationnel, il agit, totalement conscient des moyens qu'il emploie pour parvenir à ses fins, nous sommes dans la rationalité instrumentale. (Pour compléter les définitions, La rationalité axiologique définit un sujet mû par des valeurs, des déterminismes psychologiques, historiques, un sujet engagé dans la troisième voie, entre déterminisme et rationalité). Avec l'homme réflexif, le sujet est au premier plan. Alors que le modèle déterministe marxiste dissout le sujet et écrase la liberté d'action au profit de la seule stricte égalité entre les hommes, le modèle rationaliste a la faveur des économistes, déclinaison secondaire de l'homo economicus. En gros l'Égalité est la priorité du socialisme, et la Liberté, la priorité du libéralisme. 

Le modèle de l'homo economicus vient bien sûr de l'économie et il veut grignoter les sciences humaines et tout expliquer. Mais existe-t-il ce sujet entièrement rationnel et transparent à lui-même? L'Homo economicus est par définition un être économique moyen, rationnel et calculateur, parfait modèle censé représenter des marchés potentiels. D'après la théorie, il est isolé et il ne fait que des choix rationnels pour maximiser ses gains, ses plaisirs, ses préférences. Mais contrairement à la théorie de départ, l'expérience nous montre qu'il est doué d'émotions et influencé par d'autres individus. La théorie était parfaite mais l'humain vient encore glisser de l'imprévisible, de l'incompréhensible. Damned. Le modèle dysfonctionne, et les flops commerciaux se concrétisent.

Une nouvelle science se développe: la neuroéconomie. Elle démontre par exemple que dans une négociation contradictoire, l'agent peut avoir un comportement paradoxal: il ne cherchera plus à maximiser ses gains mais il voudra punir l'adversaire, et compenser ainsi sa frustration à une proposition jugée indécente. Quitte à perdre, autant évacuer mon agressivité et détruire l'autre, qui m'a méprisé. Les deux adversaires vont s'entre-détruire et se faire perdre avec une réciprocité touchante. Il n'y pas que la stratégie win-win (gagnant-gagnant) qui existe, il y a parfois le lose-lose (perdant-perdant). Le plaisir peut être dans la vengeance. La vengeance est un plat qui se mange froid. Mais au TEP Scan, ça chauffe: une région particulière du cerveau, l'insula, s'allume beaucoup. Cette zone est associée au dégoût et aux sensations négatives. L'état émotionnel guide donc la décision de l'homme économique. C'est un scoop. Quel sera le prochain modèle théorique de l'Homme? L'Homo juridicus tient la corde, casaque jaune toque bleue... 

Mais poursuivons notre déambulation à travers le magasin des praxis: les psychothérapies cognitivistes font appel aux moyens et aux capacités de l'homme réflexif. Les Thérapies cognitivo-comportementales -TCC- s'inscrivent dans cette logique. La méditation pleine conscience également.

Et la douleur? Le traitement de la douleur doit répondre aux souhaits de ce sujet réflexif, à sa demande d'optimisation de la non-douleur, au droit au plaisir, à la bonne santé et à la jouissance. VOLTAIRE disait: « J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé ». Maintenant l'homme dit: « J'ai le droit d'être heureux parce que c'est bon pour la santé ». L'automédication antalgique vient répondre dans l'instant à cette demande. 

Deux conséquences sont visibles à l'hôpital: la fréquence des céphalées d'origine médicamenteuse avec hospitalisations pour sevrage des antalgiques, la moitié des greffes de foie en Grande-Bretagne concerne des patients ayant eu une hépatite toxique au paracétamol.

 

 

Compassion ou empathie: le choix des mots

La compassion vient directement du latin cum patior, et signifie souffrir avec. Son équivalent en grec, est sympathie. D'où vient l'empathie? L'empathie est inventée en 1909, en langue anglaise, à partir de sympathie mais avec une nouvelle dimension, la profondeur. L'empathie introduit l'éprouvé en dedans, l'intime, la résonance intérieure. L'infléchissement sémantique est manifeste. Nous passons de la 2D à la 3D, du système plan à la vision en relief, du Moyen-âge à la Renaissance. D'une compassion latine catholique bien-pensante et distante, à un corps-à-corps du nouveau Monde. Le choix des mots encore une fois est déterminant.

 

 

 


Douleur, compassion et lien social: une question de philosophie politique

La compassion pose d’abord la question de l’humanité. Qu’est-ce qui définit l’être humain par rapport aux animaux par exemple? Aristote dit que l’Homme, c’est l’animal qui pense et qui parle : zôon logikon. Mais que faisons-nous des êtres qui ne parlent pas ou ne pensent pas ? Les autistes, les déments, les infirmes, les handicapés…Sont-ils des Hommes ? Devons-nous les secourir?

Petite philosophie de la pitié: La question de la pitié, de la compassion est une grande question philosophique. Les stoïciens puis SPINOZA, NIETZSCHE et Hanna ARENDT détestent la pitié. DERRIDA écrit que le débat au sujet de la pitié est le grand débat contemporain. Dans un magnifique roman, Stefan ZWEIG nous avertit des risques de la « pitié dangereuse ». A l’origine le christianisme promeut ce soutien aux faibles et à la pitié. Le débat est ensuite explicite entre ROUSSEAU et VOLTAIRE. ROUSSEAU fait de la pitié, non seulement d’homme à animal mais d’animaux entre eux, le cœur même des relations de vivants à vivants ; et il dénonce la philosophie ou un certain type d’usage de la rationalité comme déshumanisant ce rapport fondamental à la pitié. Le philosophe est celui qui va se raisonner pour laisser mourir un homme de faim sous sa fenêtre sans que cela l’empêche de dormir. Bien que combattu par l’église, DARWIN en est le plus proche dans sa défense des faibles. Il pense que la sélection naturelle a sélectionné des comportements anti sélectionnistes, des comportements hypersociaux. L’évolution a sélectionné des instincts sociaux, des instincts de sympathie, qui peu à peu, se sont élargis aux infirmes, aux faibles, aux pauvres et jusqu’aux animaux. C’est « l’élargissement du cercle de la compassion ».Jusqu’à quels animaux ? Les vertébrés ? les mammifères dont Freud disait qu’ils ont en commun avec nous la terrible césure de la naissance.

La culture de l'anesthésie pose la question du lien social, de son évolution du collectif vers l'individualisme, et du déplacement des nouvelles compassions. 

Au départ, la douleur est une expérience solitaire, elle ne se partage pas, elle exprime l'individuel par excellence. Cependant le cri de douleur est probablement le plus fort signal que l'homme soit capable d'émettre et pas seulement en décibels. La douleur fait donc partie des moyens de communication de l'espèce, communication du monde des vivants, tant dans le règne animal que dans le règne végétal. 

La douleur peut donc se partager et déclencher de l'émotion chez l'autre. Le siège de l'empathie a même été localisé dans le cerveau, sur le girus cingulaire antérieur, à proximité immédiate de la projection corticale de la douleur. Cela explique que quand autrui vous raconte ou vous exprime sa douleur, nous pouvons immédiatement la ressentir dans notre corps, une sorte de transitivisme. « Celui qui parvient à se représenter la souffrance des autres, a déjà parcouru la première étape sur le difficile chemin de son devoir » explique Georges DUHAMEL, chirurgien pendant la guerre 14-18 puis écrivain. 

Les neurosciences ont éclairé la capacité d'attribution ou théorie de l'Esprit, qui survient vers l'âge de 4-5 ans. L'enfant peut se représenter les états mentaux de l'autre et leurs différences avec les siens. Le petit d'homme est le seul primate qui peut traiter les états mentaux intentionnels de l'autre. C'est un lien intellectuel. Dans un second temps, il peut ressentir de l'empathie voire de la sympathie, c'est-à-dire un lien émotionnel à l'autre. L'autre comme soi-même. L'empathie apparait très tôt chez le nouveau-né: à la crèche, si un bébé pleure, les autres vont suivre! Si nous supprimons la douleur, nous évoluons vers une culture de l'anesthésie, qui chemine vers l'individualisme. Si tu as mal, ouvres donc ta pharmacie, choisis et avales les médicaments nécessaires, mais ne me déranges plus. La souffrance de l'autre bouscule maintenant notre bien-être. Et les compassions -cum patior=souffrir avec- se déplacent. 

Devant l'importance des dons pour le téléthon, le tsunami, les restos du cœur, l'attention portée au climat, aux SDF, certains évoquent « la vague compassionnelle », ou « la démocratie compassionnelle ». Mais en réalité, si ces campagnes prennent et que d’autres, comme le Darfour, ou les victimes du tremblement de terre au Cashmere, ne prennent pas, si tant de gens continuent de mourir du paludisme, de la bilharziose, de la faim, de la misère, de la dictature de par le monde, c’est que nos sociétés ne sont compassionnelles que par égoïsme. Les maladies génétiques et le Sida touchent les riches comme les pauvres. La précarité peut toucher chacun d’entre nous et le tsunami a concerné des touristes occidentaux en grand nombre. Le climat ne nous concerne que depuis que nos zones tempérées sont menacées de températures dont souffrent des milliards d’hommes depuis des siècles. 

Il faut vivre avec cet égoïsme généralisé, et tenter d’en faire une source d’altruisme intéressé(2). Une générosité égoïste.

La douleur physique n'entraine pas une grande compassion. Un Algothon ne marcherait pas. La souffrance morale du pauvre, du ruiné, du malade, du blessé, ouvre à plus de compassion et d'empathie. Comme on mesure la douleur avec l'échelle de la douleur, on pourrait mesurer la compassion. Et rendre ainsi transcendant, c'est-à-dire mesurable, une expérience intime immanente, non mesurable. 

 

Empathie des médecins: Allo? Allo ? Pas de réponse...

 

Une étude américaine, parue dans NeuroImage en 2010, montre que face à la douleur de leurs patients, « les praticiens ont appris à gérer leurs émotions pour garder la maîtrise de la situation ». Le neurobiologiste Jean Decety, de l'Université de Chicago aux États-Unis, et des chercheurs de l'Université nationale Yang Ming à Taïwan, ont présenté à une trentaine de personnes, des médecins ou des personnes «témoins» n'appartenant pas au secteur médical, des images de personnes piquées. Au même moment, la réaction électrique la plus précoce de leur cerveau était mesurée par électroencéphalogramme.


Résultats : une différence, immédiate, est apparue : le signal de la perception de la douleur chez autrui qui est détecté après un dixième de seconde chez les témoins, faisait défaut chez les médecins. Ce signal, qui était aussi proportionnel à la douleur estimée chez autrui, n'était paradoxalement plus induit chez des personnes habituées à travailler avec des personnes souffrantes.


Jean Decety indique que « ce contrôle implicite très précoce de l'empathie des médecins est probablement acquis au cours des études médicales puis de l'expérience clinique ».
Dès lors ce résultat pourrait permettre d'expliquer pourquoi les médecins ont été si souvent accusés d'être insensibles à la souffrance de leurs patients et pourquoi cette douleur a été si longtemps négligée par la médecine.

 

Il reste à étudier la douleur morale ressentie par les médecins, face à des situations tragiques, de maladie grave, de handicap ou de décès vécus par leur patient.

 

 

Souffrance et victime

La souffrance revient au premier plan en sociologie et comme préoccupation de la philosophie morale. Depuis dix ans une nouvelle théorie de la souffrance voit le jour (6). La simplification est en route. 

Si je souffre, c’est qu’ « on » me fait souffrir. « On » évidement ce ne peut pas être moi-même ! Mais qui donc alors ? Réponse : la société, le supérieur hiérarchique, le conjoint, le bourgeois, le blanc, le noir, le juif, l’arabe, le moustachu, l’autre etc. Parfois il y a cumul des mandats : un conjoint multicolore moustachu supérieur hiérarchique et acteur social. Le raisonnement devient binaire, avec d’un côté les méchants forcément pervers narcissiques et de l’autre les gentils forcément victimes innocentes. Michel SCHNEIDER dit avec lucidité que « La plainte est la forme douce et socialisée de la haine ».

Les raisonnements binaires sont dangereux car ils postulent l’existence de bouc-émissaires. Les conceptions binaires et manichéennes peuvent ouvrir au totalitarisme. Il suffit de relire l’Histoire. 

Prenons l’exemple du harcèlement moral. Bon garde-fou des relations sociales au départ, il tend à une psychologisation des relations au travail et à l’emprise d’une vision binaire moralisante, excluant toutes ambigüités et complexités des rapports humains. Il a surfé sur la vague compassionnelle et son principal acteur: la victime dont la parole devient sanctifiée. L’autre est le mauvais objet à l’origine de ma souffrance et de mon mal-être. C’est simple et efficace. Il n’y a plus à se poser de question sur mon inconscient, mes propres dysfonctionnements, mes interactions avec l’autre, la question de l’altérité au fond. 

La projection, mécanisme infantile décrit par FREUD, est très utilisée dans la paranoïa. La projection est la colonne vertébrale de ce raisonnement binaire. 

Et jouir tout en culpabilisant l'autre, n'est-ce pas le ravissement pervers? 

Depuis dix ans, le succès de la victimisation participe au rétrécissement d’une pensée sociale obnubilée par la domination. C’est une sociologie unidimensionnelle. Elle tourne le dos au point de vue sociologique de la Tradition, les Émile DURKHEIM Marcel MAUSS ou Max WEBER, dont le cœur de la recherche était le sens de l’ensemble et de sa complexité : la société comme monde. Maintenant le mot « social » est appliqué partout. Un mot figé qui rétrécit toutes les dimensions de la vie humaine sur la violence réelle ou symbolique et abandonne le souci du monde. Ce souci était pourtant une des composantes philosophiques majeures de la grande tradition sociologique. Aujourd’hui la société n’existe pas puisqu'elle est faite pour être changée. 

Néanmoins plusieurs questions restent en suspens : d’où vient la valorisation de la victime et pourquoi ce besoin de reconnaissance de la souffrance ? 


Égalité: de Tocqueville à l'analgésie

Il existe trois sortes d'égalité: l'égalité formelle, l'égalité réelle et l'égalité des conditions. 

D’abord l’égalité de forme : nous sommes tous égaux en droits, politiques ou civils, avec -en théorie- une égalité des chances. Ensuite l’égalité réelle: les marxistes disent que l’égalité formelle est un trompe-l’œil inventé par la bourgeoisie, et qu’en réalité les inégalités sont réelles dans l’accès aux études, au travail, au patrimoine, aux opportunités de la vie. Enfin TOCQUEVILLE définit la troisième égalité : l’égalité des conditions.

Dans le second tome de De la démocratie en Amérique, il écrit que l'égalité des conditions est synonyme de démocratie, elle suppose l'absence de castes et de classes sociales, mais sans suppression de la hiérarchie sociale. L'égalité des conditions se redéfinie sans cesse et ne peut se dissocier de la dynamique sociale. Mais plus que d'égalité, il faut parler d'égalisation dans la perspective de l'ordre social démocratique. Tocqueville l'illustre à travers la relation établie entre un maître et son serviteur dans la société démocratique par rapport à celle qui règne dans la société aristocratique. Dans les deux cas il y a inégalité mais dans la société aristocratique elle est définitive alors que dans la société moderne elle est libre et temporaire. Libre car c'est un accord volontaire, que le serviteur accepte l'autorité du maître et qu'il y trouve un intérêt. Temporaire parce qu'il y a le sentiment désormais partagé entre le maître et le serviteur qu'ils sont fondamentalement égaux. Le travail les lie par contrat et une fois terminé, en tant que membres du corps social, ils sont semblables. Les situations sociales peuvent être inégalitaires. La hiérarchie s'établit en fonction des compétences. Autrefois l'aristocrate dominait alors qu'il n'avait souvent aucunes compétences. Ce qui compte c'est l'opinion qu'en ont les membres de la société : ils se sentent et se représentent comme égaux. C’est donc un sentiment, un fait culturel, une attitude mentale qui fonde l'homme démocratique. 

Ce souci égalitaire est d'ailleurs antérieur au processus démocratique, laïque et républicain. Il vient tout simplement de la religion. Sous les dieux, il y a les hommes. Ils doivent être égaux. 

L'autre intuition géniale de Tocqueville est que le processus égalitaire est inéluctable, inexorable dans le mouvement historique mondial. « Le désir d'égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l'égalité est plus grande ». Il domine le souhait de liberté. 

Dans ce processus égalitaire, l'accès aux soins, la bonne santé, l'obligation de résultats, deviennent des enjeux de santé publique. 

Mais si nous poussons au plus loin la question: devons-nous être égaux devant le bonheur? L'État doit-il intervenir dans ce sens? Les grandes causes nationales de lutte contre la douleur par exemple s'inscrivent dans un souci égalitaire. Le processus égalitariste peut mener à l'analgésie individuelle, avant l'anesthésie collective. Il est étonnant de constater que les deux extrémités de la vie, la naissance et la mort, se déroulent de plus en plus sous anesthésie: 60% de péridurale à l'accouchement, et la généralisation des morphiniques en soins palliatifs. Certes l'anesthésie de la parturiente n'est pas l'anesthésie du nouveau-né. C'est vrai, mais nous avançons que prochainement, le nouveau-né sera aussi anesthésié, pour éviter un « traumatisme de la naissance ». Le seul obstacle est, pour l'heure, technique. Les produits actuels peuvent entraîner un arrêt respiratoire. Lorsque cette difficulté sera contournée, une substance découverte, l'anesthésie du bébé sera lancée. Naissance, mort, et le reste de la vie? Panem et circenses, du pain et des jeux, de la téléréalité et du foot, des jeux vidéo, des films en streaming à perpétuité, des réseaux sociaux avec « amis », pour endormir les masses. Nous dormirons rassurés et heureux dans les bras accueillant de Big Mother, la mère supérieure du couvent des cocooning.

 

Mais pourquoi l'Etat français est-il actionnaire à 72% de l'entreprise de jeu de loterie, grattages et autres paris sportifs, "La Française des jeux"? Dont le chiffre d'affaire a plus que doublé entre 2000 et 2013. Atteignant 13 milliards d'euros. Sur le plan de la communication, les dirigeants de la Française des jeux sont extraordinaires. Ils proposent -avec cynisme- comme mission de leur entreprise: "le jeu responsable". Un pur oxymore. Du pain et des jeux, Panem et circenses en latin. L’impôt des pauvres? L'opium des masses? Au passage, Marx se serait-il trompé? Confondant la religion et le jeu? L'Etat n'hésite pas à gagner de l'argent sur les jeux, sur l'imaginaire, le désir et le manque des hommes. Mais pourquoi nous fourvoyons-nous hors de la réalité?



Et qu'est-ce que la réalité? Nous sommes, nous humains, dans ce que j’appelle le complexe de Shéhérazade: Nous nous racontons des histoires pour ne pas mourir, pour ne pas penser à la mort. Toujours de nouvelles passions, de nouveaux projets, de nouveaux achats, de nouvelles consommations. Mais parfois le Réel vient surgir comme une claque ou un coup de poing. Il brise notre histoire, notre rêve, notre petit bonheur individuel et démocratique.

 

Jusqu’ au 19ème siècle la douleur faisait partie de la « Condition Humaine ». La douleur était inexorable, implacable, incontournable. Elle était intégrée à la vie de chacun. Sans réel traitement antalgique, sans solution sinon magique ou religieuse.  Puis la pharmacologie antalgique surgit. Premières fissures dans l’édifice du bâtiment Douleur. Premières fissures dans  un accablement déterministe et fatal. Avançons dans le temps et nous parcourons l’Histoire et la faillite des deux grandes pensées collectives au 20ème siècle: le nazisme et le communisme. Et derrière ces faillites, des tragédies humaines, des millions de morts. La Shoah ou solution finale, les génocides de juifs, des tziganes, des homosexuels, des malades mentaux, des russes…Toutes les souffrances effroyables de la seconde guerre mondiale. Alors la paix retrouvée en 1945, après la reconstruction, le temps de l'individualisme est advenu. Mais ne nous y trompons pas! L'individualisme n'est pas une pensée individuelle. C'est aussi une pensée collective. Celle de ce début de 21ème siècle. Dès lors nous sommes passés du corps œdipien génital au corps narcissique prégénital, un corps beau et jouisseur. Mon corps refuse la douleur, la souffrance, la maladie. Je le cultive avec une attention renouvelée, soins et sobriété. Nourriture bio et footing, pas de clope mais du trekking, de la méditation pleine conscience et une visite chez les moines bouddhistes. Ajoutons que mon corps narcissique vit comme un grave préjudice le bien-être scandaleux de mon voisin de palier, car son bonheur affiché dérange l'impératif catégorique d'égalité démocratique dans le bonheur et la pleine santé. Le désir mimétique en moi va entrainer une amertume, une rivalité, une concurrence des jouissances.

 

 

Mais pourquoi avons-nous besoin d’une anesthésie/antalgie au début et à la fin de la vie? Que souhaitons-nous éviter de vivre? La naissance et la mort? L’apparition et la disparition? L’inconnu? Probablement. Simultanément la science nous propose de la "pleine conscience" à travers la méditation. Pour éviter  la " pleine inconscience" et ses pulsions animales archaïques ? Éviter la sauvagerie du Réel ? N'est-ce pas encore un autre évitement sous couvert de soi-disant conscience? L’homme occidental craint le Réel.

 

Dans Le meilleur des Mondes, Aldous Huxley imagine une drogue artificielle qui permet à tout citoyen de plonger dans un sommeil paradisiaque. Elle est le secret de la cohésion sociale, de l'absence de revendication et du bonheur pour tous. Cette drogue s'appelle le Soma. Nous voyons combien l'anesthésie médicale peut trouver des prolongements avec la philosophie politique. Si pour Marx, la religion était l'opium du peuple, la médecine du futur pourrait œuvrer à l' anesthésie des masses. Passer de l’analgésie individuelle à l’anesthésie des masses. A la naissance, à la mort et au final pendant toute la vie. Certains pensent que le laxisme d'Etat sur le trafic de drogue dans les Cités sensibles, opère dans le même sens: qu'ils se défoncent au cannabis plutôt que des mouvements de rébellion violents. Anesthésier la souffrance sociale, tel serait le but de cette analgésie collective, afin que l’oligarchie conserve le pouvoir.

 

 

Tocqueville avait souligné les dangers de la démocratie: le conformisme, la moyennisation, l'État pourvoyeur de bien-être, une égalité mais sans liberté. Attention, je ne souhaite pas invalider la démocratie ou les objectifs gouvernementaux de lutte contre la douleur. Je souhaite juste éclairer un lien entre la mise en œuvre de grands travaux de santé publique et leurs possibles fondements sociopolitiques. 


Mais au fond la question du bonheur n'est déjà plus une lutte contre la simple douleur, cette sensation désagréable, mais une lutte contre la souffrance. Nous avons en magasin des médicaments antidouleur mais pas encore antisouffrance. Quoique c’est le domaine de la psychiatrie... 


Sister morphine, fais-moi mal: voyage au bout de la nuit opioïde

La morphine est l'antalgique le plus puissant. Elle est employée par les hommes depuis des millénaires, sous forme d'opium extrait du pavot, papaver somniferum. Les sumériens la qualifiaient de plante de joie. D'après les neurobiologistes, la joie est la conséquence d'une décharge massive de dopamine. Quant ARISTOTE définit le télos (sens de la vie dans la Métaphysique) comme la recherche du bien-être et du bonheur, il définit un télos imprégné de dopamine...La neurobiologie ouvre à une relecture de la métaphysique...La morphine stimule la dopamine par effet intermédiaire inhibiteur sur le système Gabaergique inhibiteur de la dopamine. Une double inhibition égale une stimulation. - - = +.Simple. La dopamine est euphorisante. Nous constatons l'effet central de la morphine. C’est dire que la morphine a un effet central sur le cerveau et un effet périphérique sur les neurones. Mais dans la douleur chronique, nous nous apercevons que la morphine est parfois inutile et même dangereuse dans 80 % des cas. Après une ruée vers la morphine, soutenue par la Raison d'État et ses nobles causes, une attitude critique doit advenir. La morphine peut accentuer la douleur chronique! Plus vous prendrez de la morphine, plus vous aurez mal et plus vous augmenterez les doses. Les toxicomanes connaissent bien ce phénomène. Nous hospitalisons de plus en plus souvent des patients douloureux chroniques au Centre d'Étude et Traitement de la Douleur du CHU de Montpellier, pour sevrage aux morphiniques. Comment expliquer ce paradoxe? La morphine abaisse le seuil de la douleur par tout un tas de mécanismes cérébraux des opioïdes.

Il n'y a pas perte d'efficacité pharmacologique de la morphine mais il y a une diminution du seuil de sensibilité à la douleur avec hypersensibilité. Le glutamate, via les récepteurs NMDA, joue un rôle essentiel dans l'hypersensibilité susceptible de faire le lit de douleurs chroniques. Les opioïdes, via leur action sur les récepteurs NMDA, sont responsables de ces phénomènes de sensibilisation du SNC. Ainsi la kétamine, antagoniste des récepteurs NMDA, limite la sensibilisation du SNC à la douleur. (Mais la kétamine, cousine du LSD, peut entraîner des hallucinations, nous en limitons nos prescriptions). 

Alors que se passe-t-il? Des phénomènes de plasticité cérébrale sont à l'œuvre en permanence. Le nombre de récepteurs n'est pas quantitativement et qualitativement fixe. Il varie sans cesse. Le récepteur cérébral n'est pas une unité organique mais une unité fonctionnelle à nombre variable selon les circonstances. Ceci est valable pour les récepteurs à la morphine comme probablement à d'autres molécules (benzodiazépines?) ou d'autres neuromédiateurs. D'un côté la morphine calme la douleur mais de l'autre, elle augmente et stimule les récepteurs au glutamate qui eux augmentent la douleur. Et ces récepteurs -comme les oisillons dans le nid- vont crier famine. Ils vont générer de la douleur etc. Par exemple quand j'ai très mal en postopératoire, ce sont ces mêmes récepteurs NMDA qui flambent par plasticité neuronale, stimulés par la chirurgie, l'inflammation. Et si le médecin -par automatisme systématique et irréfléchi- me rajoute de la morphine, elle va aussi stimuler ces récepteurs et j'aurais encore plus mal et surtout si les doses de morphine sont élevées! L’enfer est pavé de bonnes intentions...disait Saint-Bernard au XIIème siècle. 

 

 

 

 

Douleur, antalgiques et addiction 

 

L’espèce humaine développe une addiction majeure à quatre grands groupes de produits chimiques. Le tabac, l’alcool, les tranquillisants (benzodiazépines) et les antalgiques (dérivés du pavot et du coca).

 

Le traitement de la douleur est donc au carrefour de deux de ces quatre fondamentaux : nous utilisons massivement les tranquillisants pour apaiser la souffrance morale et les antalgiques pour calmer la douleur physique.

 

Par la focale de l’addiction, nous constatons que souffrance et douleur sont encore une fois très proches, et peuvent se confondre.

 

 

 

Overdose

 

En 2017, 65 000 américains sont morts d’overdose aux antalgiques. Morphine et fentanyl. On pense à Mickael Jackson, Prince mais au-delà des stars de la pop ou du cinéma, tous les américains sont touchés. Pourquoi ?

 

La médecine est comme l’économie, elle réponds aux règles de l’offre et de la demande. L’offre de centre antidouleur génère la demande de soins de la douleur

L’offre de médicaments antalgiques entraîne la demande d’antalgiques. Dans une civilisation libérale dans laquelle le consumérisme devient la règle, l'individualisme promeut le tout-à l'Ego, et une jouissance éternelle.

 

Pourquoi cette offre ? Après les souffrance seconde guerre mondiale, apparaît la volonté de jouissance du baby-boom, et la levée des interdits religieux avec Vatican 2. Pour illustration, après le concile Vatican II, la chute brutale des pratiquants réguliers s’amorce. Le rite de la confession a été révisé (Sacrosanctum Concilium, 72). Le sacrement de pénitence et de réconciliation un des 7 sacrements, perd de sa nécessité et de son impératif. 

 

En France les chiffres de la pharmacovigilance montrent une grande différence d’avec les USA. 84 décès/an en France en 2016 (44%Tramadol, 26% morphine, 19% codéine) par overdose d’antalgiques dans l’enquête DTA (Décès Toxiques par Antalgiques) sans notion d'abus ou de toxicomanie. Le nombre de décès par surdosage  involontaire en opioïdes a progressé de 161 % entre 2000 et 2014 en France, passant de 1,3 pour 1 000 000 habitants en 2000 à 3,4 pour 1 000 000 habitants en 2014.

 

Le libéralisme anglo-saxon favorise la prescription des antalgiques mais en Europe le droit Romain règne encore avec ses interdits et sa verticalité. Aux USA Canada la publicité médicale et médicamenteuse est largement répandue à la TV. Ceci est inimaginable en France. Le médecin français dispose d’ordonnance sécurisée et le pharmacien valide ensuite la délivrance avec rigueur.

 

Mais la lame de fond est réelle. En France la mortalité par abus d'antalgiques progresse. La levée de la  prescription de morphine dans les années 70 aux USA et les années 80 en Europe, est en marche. Cependant nous pouvons associer le libéralisme américain à l'égard des armes à celui des antalgiques. Le résultat est une mortalité remarquable aussi bien par les armes que par les antalgiques. En France, c'est inconcevable. Il y a donc plus de douloureux dans le monde occidental, donc plus d’antalgiques distribués.

 

 

 

Quand le désir devient un droit du citoyen puis un droit de l’homme

 

Avec les années 2000, un nouveau virage survient. Ce qui était une poussée de jouissance collective avec les hippies, puis une fièvre de jouissance individuelle dans les années 80, devient un Droit. Je désire un enfant à 60 ans, j'ai le droit d'avoir un enfant à 60 ans. Quel qu’en soit le moyen, seule la réalisation de mon désir compte. Si je désire le bonheur, j'ai le droit au bonheur. Si je veux la bonne santé, j'ai le droit d' avoir une bonne santé. Si je souhaite un logement, j'ai le droit au logement. Si je désire l’amour, j’ai le droit à l’amour; si je ne désire plus travailler, j’ai le droit de vivre décemment sans travailler (revenu universel). Je veux mourir, je demande le droit au suicide assisté. Naissance, mariage, amour, filiation, bonheur, mort, deviennent les fonctions régaliennes de l’individu. Il prendra le contrôle total de sa vie. Alors si je ne veux plus souffrir, j'ai le droit à l'antalgie! Ne nous y trompons pas, le passage du désir au Droit est une affirmation du "tout-à-l'Ego" de l'individu. Une confirmation de notre narcissisme. Magnifié par notre existence sur les réseaux sociaux. Car le génie des réseaux sociaux est d'exalter le narcissisme de chacun et de faire croire que chaque être humain est plus qu’important. Puis d’exploiter les méta-données, les big data pour majorer sa consommation, en toute liberté... Il n’y a jamais eu autant de manuscrits d’écrivains qui arrivent chez les grands éditeurs. 1000 par mois chez Gallimard, 500 par mois chez Acte Sud. Dans 95 % des manuscrits, une autobiographie de l'auteur. L’ère narcissique est en route. Une mutation anthropologique conduit à un coming out permanent de l’individu. Le désir de l’individu devient le Droit de l’individu. Le Droit n’est plus l’ordonnancement du collectif et l’harmonisation du bien-commun, mais la législation du désir de l’individu. Le Droit est dicté par le désir de l’individu et non du groupe. Les devoirs s’éloignent…Alors nous voyons le passage du désir au Droit du citoyen, mais plus encore au Droits de l’Homme. Une dimension universelle concernant toute l’espèce humaine. Comme il n’ y a pas de limites au désir, il n’y aura bientôt plus de limites aux Droits de l’Homme. Et ces Droits vont-ils disparaitre dans l’obésité des Droits. Trop de Droits tuent-ils le Droit ?

 

 

Le traitement de la douleur inscrit dans la déclaration des Droits de l’Homme

 

 

Cette question se pose dans les pays en voie de développement où l’accès aux soins et à la médecine est précaire. Les hommes du continent africain et du monde arabo-musulman sont sous-traités sur la douleur. La question est de savoir si légiférer peut améliorer la situation. Ensuite j’imagine un jour arriver à l’ONU la question du suicide assisté dans les Droits de l’Homme. Que devient le « Tu ne tueras pas » qui fonde notre monde ?

Légiférer sur la douleur, c'est légiférer sur une sensation/perception et une émotion. Pourquoi ne pas interdire la tristesse, l'angoisse, la peur de vivre et inscrire ces interdictions dans les droits de l'Homme? Interdisons le cancer et ses causes, le tabac et l'alcool. Interdisons la maladie et la mort! Il y a un exemple dans la littérature: le meilleur des mondes d' Aldous Huxley. Le gouvernement distribue à chacun un euphorisant antalgique, le soma. Trop de Droit peut tuer le Droit. Je comprends la nécessité de tordre le bras aux dictateurs africains et moyen-orientaux qui préfèrent dépenser l'argent dans leur armée, leur sécurité et leurs châteaux, plutôt que dans les soins à leur population. Mais il y a une naïveté psychologique à croire qu'une telle inscription dans les droits de l'Homme, serait efficiente.

 

 

 

 

 

 

La douleur chronique, une maladie fonctionnelle

 

Pourquoi la douleur ? La douleur chronique est un symptôme fonctionnel. La fibromyalgie est une maladie fonctionnelle, pas lésionnelle. On ne retrouve aucune lésion malgré toutes les explorations les plus pointues. Comme fait civilisationnel, nous sommes en droit de nous demander pourquoi les patients ont « choisi » la douleur chronique. Il y a eu la neurasthénie au 19ème siècle, les déficits moteurs ou sensitifs sans lésion, la tétanie la spasmophilie dans les années 70-80, mais tout cela a disparu. La douleur est LE symptôme fonctionnel actuellement exprimé. La douleur chronique est dans la Silicon Valley de la médecine fonctionnelle. La plainte est la forme douce et socialisée de la haine. Comme le foot est une forme pacifiée de la guerre. La même violence sociale s'exprime sur les Réseaux sociaux; les "amis" peuvent vous "basher" avec une haine déguisée. Chaque personne a une banque des émotions en elle, avec un patrimoine des cinq émotions de base, joie peine peur colère et dégoût.  Chez la fibromyalgique, il y a eu un casse de la banque. Des effractions parfois terribles dans l'enfance. Des hold-ups. Abus sexuel, abus physique, abus psychologique, négligence. La douleur chronique c'est souvent une banque de colère. De colère contenue, nourrie d'amertume, de ressentiment et de sentiment d'injustice. Dans l'empire romain, Galien avait définit la douleur comme une "rupture de la continuité". Cette formule est intéressante car bien sûr elle s'adapte aux douleurs nociceptives et aux douleurs neuropathiques. La chair est coupée ou rompue. Les nerfs de même. Mais je veux étendre le concept de Galien de "rupture de la continuité" aux douleurs fonctionnelles. C'est alors une rupture métaphorique dans l'histoire des patients.

 

 

Hyperthymie dans le main stream et apathie devant les écrans 

 

De plus en plus je suis surpris de constater l’apathie de jeunes adultes, d’adolescents, puis plus tard d’adultes. Une sorte d’ataraxie épicurienne dans laquelle ils ne ressentent rien. Ni joie, ni tristesse. Une grande passivité. A l’inverse, d’autres sont dans une excitation active, un débordement de rapidité, de bougisme, de projets, de start-up, de nomadisme. Une hyperthymie.

 

 

 

Tranquillos et Thanatos, Ubris et Diké

Imaginons l’avenir de la douleur dans 2 ou 3 siècles. La partition du monde va s’accentuer. D’un côté les démocraties calmes et sécures, où le niveau de vie sera élevé, l’éducation et la santé seront développées. Ces pays couvriront une géographie regroupant l’Europe, l’Asie et l’Amérique du nord. La tranquillité sera la règle, la Diké de nos philosophes grecs, la loi sage, l’équilibre. Tranquillos régnera. La douleur sera anesthésiée. No pain. No never no more. Exit la douleur. De l’autre côté, les convulsions d’un monde en devenir, l’excitation, la violence, les attentats, la guerre et son cortège de souffrance, la mort : Thanatos ou l’Ubris de l’Antiquité. L’Ubris est la démesure, la folie, le chaos. Dans ce monde, la douleur sera exacerbée, revendiquée comme preuve de foi ou de martyr, comme preuve de pouvoir et de puissance, de violence ou d’insensibilité. Les continents africain, latino-américain et le monde arabo-musulman seront représentatifs de ce fleuve.

La métapsychologie freudienne était articulée autour de deux pulsions, Eros et Thanatos. Elle se transformera dans un monde bipolaire, en deux entités topographiques : Tranquillos et Thanatos. Raisonnement simpliste jusque-là. Nuançons l’affaire. L’élite dirigeante du monde Diké refusera l’anesthésie. Panem et circences, du pain et des jeux pour le peuple tranquille et vieillissant, mais conscience et maîtrise de soi, pleines sensations quelles qu’elles soient pour les leaders, les vrais maîtres. Pour NIETZSCHE, la douleur est une excitation à la puissance : « l’excitation de la sensation de puissance est causée par un obstacle. Ainsi dans tout plaisir la douleur est enclose. » ; La douleur est aussi un signe de dignité dans l’épreuve. A l’inverse, dans l’ « Ubrisland », il y aura certes de la souffrance et de la mort, mais également un jaillissement de désir, de fécondité, de vie. 


Imagerie cérébrale et douleur

La douleur se projette dans le cerveau au niveau de deux zones principales : le Girus cingulaire antérieur et l’Insula. Juste à côté de la zone de la douleur sur le girus cingulaire antérieur, se trouve la zone de l’empathie, ou compassion. Les racines de l'humanisme. Étonnant ? Non car les hypothèses issues de la sélection naturelle selon les théories de DARWIN, tendent vers un duo indissociable douleur/ empathie. Notre douleur serait le corollaire de notre empathie. La majorité des humains ressentent de la douleur et de la compassion. L’empathie est différente selon le genre, elle est plus intense chez les femmes. Les indifférents (schizophrènes, autistes, psychopathes, pervers) sont finalement peu nombreux. La sélection naturelle a privilégié les comportements sociaux, d’aide aux démunis et aux faibles. Mais la douleur est dans le package génétique. C'est ainsi.

Dans une étude en 2009, une équipe japonaise découvre à l'IRM fonctionnelle, que le sentiment d'envier autrui (désir mimétique) allume une zone superposable à celle de la douleur physique, le cortex cingulaire antérieur dorsal (ACC). La douleur de l'envie. Les participants ont lu des informations concernant des personnes cibles, caractérisées par des niveaux de détention et possession supérieurs à eux. Derrière l'envie, il faut lire la jalousie. Nous pouvons revoir ce magnifique portrait de Théodore Géricault « la monomanie de l'envie », et imaginer la zone cérébrale en action. Si nous éprouvons du plaisir face au malheur d'autrui, petit sadisme quotidien, la Schadenfreude en allemand, le striatum ventral est activé, lieu de la gratification. Et ces deux régions sont encore plus stimulées quand la personne enviée est dans le malheur. Suprême délice, vraie gratification. La jouissance est là. Les preuves de liens entre comportements sociaux et douleur se renforcent. Nous pourrions explorer cliniquement par un auto-questionnaire pointu, la prévalence de l'envie et jalousie d'autrui chez les douloureux chroniques.

Ainsi le véritable enjeu du futur sera de concilier une culture de l’antalgie systématique, incontournable sur le plan éthique mais individualiste dans ses conséquences, et la pérennité de l’empathie c’est-à-dire du lien social, de l’humanisme. Concilier l'individualisme et la démocratie, concilier le singulier et le pluriel.

Que se passe-t-il dans la tête d’un chirurgien de guerre, qui doit choisir quel blessé opérer en priorité sur le champ de bataille, au risque de laisser mourir les autres? En médecine d’urgence de catastrophe, on appelle cet acte : le triage. Dans une publication de 2008, des neurobiologistes de l’Illinois découvrent que deux régions distinctes du cerveau sont activées pour trancher ce dilemme éthique entre rationalité et affectivité. Le Putamen est activé pour privilégier le rationnel et l’efficacité. L’Insula est activée pour l’affectif. Le Putamen est-il masculin quand l'Insula est féminine? Le putamen est-il de droite et l'insula de gauche? L’étude a porté sur les médecins militaires américains à Bagdad en 2006. Et la plupart du temps, même dans des situations cruciales, c’est…l’émotion qui l’emporte.

Autre résultat de l’imagerie, notre contrôle de la douleur vient de la région préfrontale du cerveau. Bien qu’éloigné en distance, le lobe préfrontal agit sur les neuromédiateurs de la douleur dans le tronc cérébral. Calmer sa douleur c’est activer son lobe préfrontal. Pas étonnant, c’est le siège de l’imagination, et rien de mieux que de fantasmer sur l’agréable pour éloigner la douleur. Une étude du Professeur Irène TRACEY à l'université d'Oxford, démontre de manière solide que les catholiques croyants ressentent moins la douleur que les athées. La foi stimule la région préfrontale qui inhibe les centres de la douleur du tronc cérébral et des voies descendantes. La religion protège de la douleur chronique, comme de la dépression d'ailleurs. Ainsi le dolorisme catholique avait peut-être en réalité un effet protecteur contre la douleur! Sanctifier la douleur, c'est s'en protéger.

Où est la mémoire de la douleur ? La douleur est encodée dans l’insula, et probablement mémorisée dans l’hippocampe, lieu de la mémoire. Pas encore lieu de mémoire.

Dans la douleur chronique, comme dans la fibromyalgie ou l’addiction éthylique, on constate la perte de 20-25% de la substance grise du cortex frontal, c’est-à-dire des neurones. A méditer. 

 

 

La banalité du Bien : Humilité et noblesse de la souffrance 

 

Les survivants de la Shoah ont souvent exprimé honte et culpabilité de leur expérience concentrationnaire. Ce qu’on appelle des méta-émotions. La culpabilité du survivant a hanté bon nombre de déportés. Pourquoi avaient-ils survécu quand leurs amis, leur communauté,  leur famille avait été exterminée ? Le psychiatre Bruno Bettelheim rescapé des camps de Dachau et Buchenwald, fut le premier à décrire la «  culpabilité du survivant » en 1952. Bruno Bettelheim fut le premier analyste à travailler cette passion, cette douleur de survivre à la destruction, sa douleur. « En 1976, il a publié Survivre  un ouvrage qui rassemble de nombreux textes, écrits au long des quarante ans de sa carrière. À partir de son expérience concentrationnaire, il montre combien y survivre est une douleur et il en propose l’analyse. La douleur de survivre, dit-il, s’origine dans une question lancinante qui entretient la culpabilité sans fin dont tous les survivants parlent : « Pourquoi moi ? » On ne peut venir à bout d’une telle interrogation que par le renoncement à la toute-puissance qui exigerait qu’à toute question il y ait une réponse. Ce renoncement s’obtient avec l’analyse du complexe et de l’angoisse de castration, et avec l’analyse du fantasme de la scène primitive qui contient en son cœur une autre question insoluble : « Pourquoi suis-je né ? » Ce renoncement permet alors de vivre avec des questions sans réponse ».

 

Jusqu’au procès d’Adolph Eichmann en 1962 à Jérusalem, les rescapés ne racontaient rien de leur histoire. Seul le numéro tatoué sur l’avant-bras gauche témoignait de la souffrance passée. Handicapés par les séquelles ils étaient de plus, souvent déclassés socialement dans le pays d’accueil.  L’humilité était le marqueur de leur souffrance. La modestie était la caractéristique de leur douleur. 

 

 

La noblesse de la souffrance : Simon Wiesenthal le célèbre chasseur de nazis, a créé sa propre légende en racontant plusieurs versions romancées de sa libération du camps de Mauthausen le 5 mai 1945, faisant ensuite passer de 5 ( chiffre réel et bien documenté ) au fil des années à 9 puis 12 camps de concentration nazi dans lesquels il aurait été prisonnier. Pourquoi un survivant de ce calibre a-t-il besoin de magnifier sa légende pourtant déjà remarquable ? Pourquoi exalter sa propre souffrance vécue ? Est-elle le chemin d’une aristocratie de la douleur? Tom Segev son biographe de l’édition 2010, pose la question du besoin de dramatisation chez certains survivants dont Wiesenthal. Plus vous avez souffert plus votre place est élevée parmi les survivants. Certains veulent donner un sens mystique, religieux, presque miraculeux et électif à ce qui a été une simple chance, un sauvetage réussi, une « banalité du Bien ».  C’est la banalité du Bien du Juste parmi les Nations, face à la banalité du Mal du milicien lituanien ou ukrainien qui a jouit d’être le supplétif zélé des nazis. La figure du Héros se décline aussi dans la souffrance et la douleur. 

 

 

 

Douleur aiguë sensation et douleur chronique émotion 

 

 

Classiquement depuis Aristote et Claudius Galien, nous définissons la douleur comme une sensation et une émotion. Sensation douloureuse de la piqûre dans le bras ou de la morsure du froid. Emotion cérébrale au même titre que la joie, la peine, la colère, la souffrance.

Avec les thérapeutiques modernes, nous soignons très bien la douleur aiguë. Les antalgiques des trois paliers sont performants. Pourquoi ? Parce que la douleur aiguë est surtout une sensation. Le modèle est simple. La voie de la douleur utilise quelques neurones sensitifs au trajet connu depuis la périphérie jusqu'au cerveau. Des neuromédiateurs bien identifiés. Ils sont facile à bloquer et l'affaire est jouée. Efficacité totale.

 

 

Malgré les thérapeutiques modernes, nous soignons mal la douleur chronique. Les antalgiques sont souvent inefficaces. Les antidépresseurs et autres psychotropes sont les seuls partiellement efficaces. Pourquoi ? Parce que la douleur chronique est surtout une émotion.  Les circuits neuronaux sont multiples, avec des fibres ascendantes, contrées par des fibres descendantes issues du cortex limbique ou cortex émotionnel, que connaissent bien les fakirs...Oui les émotions sont plus difficiles à traiter que les sensations. Les émotions sont du ressort de la complexité et expriment la diversité de la Condition humaine, et sa fragilité. Si l'espèce humaine a franchi le plafond de verre de l'intelligence, laissant "en dessous" les autres primates et diverses espèces animales et végétales, c'est aussi en raison de la richesse émotionnelle de l'Homme. Ce qui fait notre richesse, notre complexité, fait aussi notre fragilité. Cette fragilité émotionnelle peut se chiffrer en macro-économie. L'OCDE vient de chiffrer pour l'Union Européenne en 2018, les coûts directe et indirects de la santé mentale: 4 % du PIB, 600 milliards d'euro pour les 28 pays de l'UE.

 

 

 

 

Traiter la douleur chronique c’est traiter les méta-émotions

 

Depuis Aristote, nous savons que la douleur est une émotion. Mais nous pouvons ressentir une émotion sur cette émotion. La méta-émotion est une émotion sur l’émotion. Avoir honte de souffrir, devenir triste, être anxieux et peiné, la colère ou la haine, l'amertume et l'injustice...toutes ces émotions se greffent sur la douleur chronique. Le thérapeute doit bien sûr les évaluer et les apprécier et surtout les traiter. S’il ne traite que la douleur seule, par des antalgiques, il passe à coté de ces méta-émotions. C’est pourquoi nous utilisons de nombreux psychotropes, médicaments les plus actifs sur les troubles de l’émotion mais aussi les thérapies non médicamenteuses qui peuvent aussi traiter les méta-émotions.

 

Douleur et Islam

Le Coran se démarque de la culture judéo-chrétienne sur plusieurs points: 

Le temps humain est assujetti au temps divin, car Allah est l’Omniscient, le Tout Puissant qui définit le temps et sa marche. Et le temps des hommes ? Le temps du progrès humain ? Quelle place ont-ils ? L'islam est une religion tournée vers l’avenir, plus précisément vers l’Au-delà. Le passé ne l’intéresse pas. 

L’espérance de l’Au-delà offre au croyant une émancipation de son angoisse existentielle, de ses doutes. Le détachement du kamikaze qui se fait exploser dans un messianisme guerrier, est sous-tendu par l’idée du paradis. Le musulman est libéré de la crainte de la mort. La vacuité devient une liberté supplémentaire. Le temps de l’Histoire scientifique est remplacé par le temps de la prophétie, rivière perpétuelle dont le seul héros est Muhammad. 

Le péché originel et la culpabilité n’existent pas. Le péché originel d’Adam et Ève est pardonné. Pour vivre sur terre, l’homme a un statut d'auxiliaire de Dieu. Par ce statut, le parcours de l’homme sur terre est de mériter un paradis qui lui avait été octroyé mais qu’il devra regagner par ses bonnes œuvres sur terre. 

Le musulman peut se projeter plus facilement dans un paradis sécure et accueillant. Il ira, c'est certain. Les flammes de l’Enfer sont pour les autres, les hommes sans Dieu. 

Si les juifs attendent l’arrivée du messie, les chrétiens attendent le retour du messie, les musulmans chiites espèrent la venue de l’Imam caché, le Mahdi, le 12ème Imam, pour instaurer la justice et la paix. Le musulman sunnite n’attend personne, il est attendu par Allah. Il peut rêver aux délices qu’il trouvera au futur jardin du paradis. 

Devant la maladie, les hommes sont égaux. Personne n’échappera à sa destinée. Si Dieu envoie des maladies sur terre, Dieu a aussi prévu le remède. L’islam recommande le calme, une espèce de stoïcisme devant l’épreuve, la souffrance et même la mort. Il incite à la patience, à l’endurance et à la soumission devant l’adversité ou le mal. Le musulman ne doit pas se révolter. Le bien, le mal, la vie et la mort sont des décrets de Dieu. En assumant la souffrance, la douleur, le croyant manifeste sa foi. L’être humain qui souffre se rapproche de Dieu. La douleur en interpellant la foi, la rend plus vive, la rend plus préoccupée de se rapprocher de Dieu notamment dans les phases ultimes de la vie. Il y a un discours stoïcien par rapport à la douleur ; le Coran dit : Cherchez du secours dans la patience et la prière. En vérité Dieu est avec ceux qui endurent. 

La signification de la douleur n’est connue que d’Allah et il est interdit sous prétexte d’une douleur intense d’attenter à sa vie ou à celle d’autrui. Ni suicide, ni euthanasie. La misère suprême et la douleur éternelle est le sort de l’homme sans Dieu. C’est la damnation. Le Coran dit : La vie éphémère n’est qu’illusion de jouissance (Sourate 62, Verset 20). 

Le mal, la souffrance et le désespoir ne sont donc pas des notions fondamentalement coraniques. La douleur proprement dite ne réclame pas d’attitude particulièrement compassionnelle. La notion de compassion dans l'Islam est ailleurs, elle est représentée par le concept de Zakâh: un bon musulman doit faire preuve de charité et d'attention envers les pauvres. Faire le jeûne lors du Ramadan peut symboliser la solidarité envers les êtres qui souffrent de faim ou d'autre chose.

 

 

Douleur et catholicisme

 

Le cœur de l'intuition chrétienne  est la conception d'un dieu fragile.

 

Dieu fragile.

 

Pourquoi et comment un oxymore (dieu fragile) a-t-il pu entrainer un tel mouvement de foi populaire, convaincre plusieurs milliards d'êtres humains?

 

Interrogeons-nous d'abord sur la fonction et l'effet psychique de l'oxymore. L'oxymore répond par sa contradiction interne, par la juxtaposition de deux mouvements contraires, de deux concepts opposés, au cœur de l'humain. Association du masculin et du féminin? Ying et Yang? Conservatisme et progrès? Droite et gauche? Cerveau droit et cerveau gauche? Passé et avenir? L'oxymore nous trouble, l'oxymore nous séduit. La force tranquille et la fracture sociale ont gagné les élections. Les oxymores savent rassembler les hommes et les femmes en parlant à chacun d'eux. Le seul auteur à s'être intéressé à la fonction idéologique de l'oxymore, est Georges Orwell dans 1984. Pour Orwell, l'oxymore abolit la notion de vérité et relativise le contenu même des concepts, qui peuvent alors signifier une chose et son contraire. L'oxymore brise notre relation à la réalité. On en arrive à croire deux opinions contraires et contradictoires.

 

Juif galiléen pharisien avec influence essénienne, Jésus est divinisé après sa mort. Lui se disait fils de l'homme, ben HaAdam, il s'inscrivait dans une filiation traditionnelle juive, fils de son père et d'une tribu, mais on le dira fils de Dieu ben Elohim. Comment expliquer en pratique cette divinisation? La théologie chrétienne va avancer le concept de kénose. Mais qu'est-ce que la kénose? Le Dieu fragile va s'illustrer par la kénose, l'incarnation, de Dieu dans Jésus. La kénose est un mouvement d'abaissement du divin vers l'humanité. L'apôtre Paul, Saul de Tarse élève du rabbin Gamliel (petit-fils de Hillel), Paul donc dans une épitre aux Philippins, parle d'un anéantissement de Dieu lui-même pour devenir Homme, jusqu'à vivre la souffrance et la mort sur la croix. La notion de kénose reste donc obscure et pure rhétorique paulinienne, pour démontrer la divinité de Jésus. Mais la kénose est une porte vers le christianisme et ses valeurs: Fragilité, souffrance, douleur, humanité, sont donc les fondements théologiques du catholicisme.

 

Le massif hébraïque (Paul Ricœur) a déjà abordé la notion d'un Dieu triste et fragile. En effet, les Maitres de la Tradition disent qu'il existe un lieu appelé ba-Mistarim    במסתרים   qu'on peut traduire par "dans les lieux cachés", où Dieu pleure toutes les nuits. Dans la tradition juive, il y a donc un Dieu qui rit, un Dieu qui pleure, un Dieu sensible, un Dieu pour qui ce qui ce passe ici-bas est un drame et qui nous attend à la fin de l'Histoire; un Dieu qui participe, mais qui attend l'Homme. Mais le Dieu juif, même s'il est sensible, il n'est pas fragile, il n'est pas le Dieu chrétien. 

 

Pour le catholicisme, la douleur était rédemptrice. Quand il y a une douleur, on cherche la blessure. Quand il y a un châtiment, on cherche la faute.

 

L'iconographie de la douleur est riche et constante au fil des siècles. Citons la passion de Jésus-Christ, Mater Dolorosa ou Notre-Dame-des-sept-douleurs, Stabat Mater (la mère se tenait debout), le martyr de Sainte Blandine, la fin tragique de Jeanne d'Arc au bucher... tout autant de repères et d'exemples à suivre pour le croyant. "Le moment de la douleur est vraiment l'heure où Dieu nous visite"..."En souffrant pour donner la vie, les femmes sont châtiées par là où elles ont pêché" dit encore Jean-Paul II dans Le sens chrétien de la souffrance en 1985. Jean-Paul II reste à la suite de Saint Augustin dans la thématique du péché originel d'Ève et du prix à payer. Le culte et la dévotion mariale furent promus notamment par l'ordre des franciscains.

 

 

 

 

Douleur et protestantisme

 

Protestantisme et sciences :

C’est une décision théologique fondamentale, la transcendance absolue de Dieu par rapport au monde, qui va relancer la recherche scientifique à la Renaissance. Que signifie la transcendance absolue de Dieu? Dieu ne peut entrer dans aucune des catégories du monde connu, il nous est totalement extérieur, incompréhensible, inimaginable, ce que le Gaon de Vilna résumera d'une formule directe: "L'Homme ne sait rien de Dieu, pas même s'il existe". Les savants calvinistes de la Renaissance, Ambroise Paré (médecine, chirurgie), Bernard Palissy (artiste), Olivier de Serres (agronomie), ont un rapport émerveillé au monde donné par Dieu, et qui n’est plus un monde avec une finalité magique, mais un monde où tout est mécanique. Si le monde tout entier est l’œuvre d’un créateur, il n’y a que des créatures, nous ne sommes que des créatures parmi des créatures. Dieu n’est plus dans le monde, il est complètement extérieur au monde, il est transcendant au monde, le monde est donc désensorcelé, désenchanté et cela ouvre la porte à toute la science moderne. Tout est mesurable, il n’y a que Dieu qui soit infini. Le calvinisme a préparé le cartésianisme qui s’est développé dans les académies réformées. Il n’y a rien de divin dans le monde. Notre monde est donc un monde mécanique, ce n’est qu’une créature.

 

Pour forcer le trait, deux conceptions de Dieu existent: soit un dieu immanent, immédiat, intuitif, proche et pratique, presque visible, présent dans tout ce qui nous entoure, dans la prière comme dans toute action, tout environnement...et un dieu transcendant,  très intellectuel, théorique, lointain de l'Homme et de la planète Terre, et laissant aux hommes le soin d'achever son œuvre. CALVIN a énoncé la transcendance absolue de Dieu. Il a renouvelé la révolution philosophique des grecs, affirmant que les dieux sont loin, et que les hommes doivent dorénavant penser leur destin et étudier leur milieu. La remise en cause du dogme catholique de la transsubstantiation, c'est à dire de la présence réelle et véridique du corps et du sang du Christ lors de l'eucharistie, et la critique de l'idolâtrie d'une telle conception, ouvre aussi à la science, une nouvelle compréhension de la matière.

 

Calvin et les juifs :

Contrairement à la théologie dominante, Calvin a une vision unifiée du Premier et du Nouveau Testament. Il considère l’Alliance avec Israël comme toujours vivante, les Dix Commandements comme toujours pertinents, et il envisage l’Eglise comme reliée ontologiquement à Israël. Moïse est « le prince des prophètes » quand Luther déclare « Nous ne voulons pas de Moïse comme législateur ». L’événement Jésus-Christ constitue pour Calvin le renouvellement définitif de l’unique alliance, entre Dieu et son peuple, dans l’ouverture à toutes les cultures.  «L’alliance avec Israël n’a jamais été révoquée par Dieu!» Luther était resté dans l’option étroite de la rupture entre Ancien et Nouveau Testament ; la loi héritée du judaïsme s’oppose à l’Evangile, et s’il lit l’Ancien Testament, c’est seulement avec les critères chrétiens. La même sensibilité règne à l’époque en milieu catholique.

 

Rien de cela chez Calvin qui exprime de l’estime pour le peuple juif. Il déclare obsolète la théorie de la substitution (l’église prenant la place d’Israël) et du déicide et annonce le passage de la théologie de la substitution à celle de l’alliance. Luther rêvait de convertir en masse les juifs, les calvinistes refusent toute entreprise de conversion des juifs au nom de leur compréhension commune de l’épître aux Romains. «Ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte!». Ces positions tranchées entre Calvin et Luther sur le judaïsme, auront des retentissements au XXème siècle. L’ Allemagne luthérienne a pu devenir rapidement antisémite quand les calvinistes français ont sauvé des nombreux juifs, devenant des Justes. L’interprétation juive du livre de Jonas, avance la question de l’exemplarité d’Israël, auquel Dieu demande plus qu’aux autres peuples. Pour Calvin, ce devoir d’excellence du juif doit inspirer l’exemplarité du Réformé. « Quand nous voyons que nous sommes pareils aux juifs, nous avons un miroir pour nous connaitre ». La grâce est donnée par Dieu et l'homme doit être digne de ce don. Il doit donc viser l'excellence. Notons que le travail intellectuel n'était pas valorisé par l'église catholique, qui préférait les Bellatores, les guerriers, les Oratores, les prêtres, les Laboratores, les travailleurs manuels. Calvin restaure le travail intellectuel. Pour former les futures élites du royaume, la contre-réforme animée par les Jésuites rejoint le même souci d'excellence intellectuelle des calviniste, et donc des juifs depuis des millénaires...

 

Sola scriptura, l’écriture seule! La Réforme de CALVIN est un retour aux Ecritures  et aux commandements, comparable au primat de l’Etude et au respect des mitzvots dans le judaïsme. Le croyant est adulte pour interpréter dans la solitude les écritures ou s’adresser directement à Dieu ; il n’a plus besoin d’une tutelle, d’une domination des consciences qui penserait pour lui. La Réforme refuse le polythéisme catholique (Vierge Marie et tous les saints), critique les objets de piété, l'idolâtrie, et Calvin ironise sur les Vierges avec suintement de lait « il y a tant de lait que la sainte vierge eut été une vache et qu’elle eut été nourrice toute sa vie, à grand peine en eut-elle pu rendre une aussi grande quantité ».  Et Calvin se moque du culte des reliques: "Comment se fait-il que Jésus-Christ ait eu trois prépuces?" La Réforme protestante est au fond un retour de chrétiens vers le judaïsme. Une sortie d'Égypte renouvelée, une volonté de quitter le polythéisme catholique égyptien, de fuir le Pape  Pharaon qui maintient le peuple dans l'ignorance et l'esclavage, afin de retrouver le monothéisme et la liberté de l'interprétation. La sortie d'Égypte est d'abord intérieure. Symboliquement aussi, quitter la matrice, la mère, se séparer d'une ambiguïté incestueuse afin d'advenir à soi-même. Puis étudier et tutoyer Dieu. Les divergences entre Calvin et le judaïsme sont minimes : la dimension messianique de Jésus, la circoncision et le baptême.

 

Réforme et douleur :

 

Si l’homme est en dette envers son créateur, la rémunération d’une vie pieuse est de se tenir au plus près des 10  commandements. La recherche du salut hors du monde, dans un monastère, les mortifications imposées par identification au Christ souffrant, sont des pratiques étrangères à la Réforme. Calvin prône l’ascétisme intramondain. Ce sera l’origine du courant puritain qui façonne la culture américaine. L’homme souffrant n’est pas en pénitence de ses propres péchés. Si toute douleur est mémoire charnelle du péché originel, Calvin rompt avec la notion d’une douleur pleine de grâce et de vertu, une douleur qui purifierait l’homme de ses scories, ou une douleur qui anticiperait les souffrances futures du purgatoire. La douleur n’est ni une punition ni une rédemption comme l’affirmait Saint-Augustin. La douleur est un mal dont il convient d’éviter les morsures. Il est légitime de combattre la douleur car elle est une voie indifférente à Dieu. Calvin est mort à 54 ans, après avoir surmonté de nombreuses maladies, hémorroïdes, pneumopathies, migraines, et la maladie de la pierre, ou lithiase urinaire dont souffrit aussi le juif marrane Michel de Montaigne. Il a vécu la douleur de l’intérieur, sans parler du décès prématuré de son seul fils puis en 1549 de son épouse Idelette qu’il aimait tendrement.

 L'humanisme juif


Pour certains, l'humanisme n'est pas un héritage juif, car le souci de pureté a toujours pour conséquence l'absence de prosélytisme de la tradition juive. S'il y a absence de prosélytisme, il y a communautarisme, donc distinction et rejet, et refus de l'universalisme humaniste. Pour d'autres dont nous sommes, l'humanisme est l'héritage du judaïsme. Le souci de pureté n'a pas empêché les juifs d'être dans le passé une religion prosélyte; jusqu'à atteindre les 10% de la population de l'empire romain (5 millions sur 50 millions d'habitants).

 
Mais revenons sur le fond: l'humanisme juif nait très tôt, dès la genèse, dans la paracha de Bérechit. La Torah nous dit que tous les hommes descendent d'un couple fondateur, Adam et Ève. Il n'y a donc pas de races supérieures, pas d'ethnies d'origine supérieure, pas de peuples supérieurs à d'autres. Ils évolueront par la suite de manière différente, mais le creuset primordial est le même pour tout être humain.

 
Puis dans la paracha de Noa'h, Noé, 7 commandements sont définis. 7 comme les sept couleurs de l'Arc-en-ciel après le Déluge. Ils sont appelées les Lois noahides: interdiction de blasphémer, de tuer, de voler, d'union sexuelle illicite, d'idolâtrer, de manger un animal encore vivant et le devoir d'établir un système de justice avec des tribunaux. C'est la base d'un système politique humaniste. 


Puis le peuple hébreux nait avec Abraham et l'alliance. Derrière la représentation légendaire d'Abraham prêt à sacrifier son fils Isaac sur le Mont Moriah à Jérusalem, se joue l'interdiction des sacrifices humains il y a 4000 ans. Dieu arrête le geste d'Abraham, Dieu demande l'interdiction des sacrifices humains. Nous savons qu'ils perdureront encore plusieurs milliers d'années dans d'autres cultures... Une question se pose d'ailleurs sur Abraham: a-t-il bien compris l'ordre de Dieu de sacrifier Isaac? Ou l'a-t-il rêvé ou a-t-il déliré? Woody Allen dit qu’Abraham n’avait décidément pas le sens de l’humour ! Dieu aurait-il pu demander un sacrifice humain offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai? 


Enfin le décalogue, transmis par Moïse aux hébreux, est un des plus anciens règlements de la vie humaine. Plus de 700 ans avant la première déclaration des droits de l'homme, le fameux cylindre du roi perse achéménide Cirrus-le-grand, écrit en 539 avant JC. Cirrus a failli se convertir au judaïsme et avec lui tout le peuple perse. Le moyen orient aurait un autre visage...


Nous devons nuancer la pensée juive vis-à-vis de la Loi en général. Il y a des lois naturelles qui règlent la vie humaine, normées par les commandements, et qui introduisent le droit à la sureté (tu ne tueras point), le droit à la propriété (tu ne voleras point), l'exigence de fraternité (aime ton prochain comme toi-même) et la nécessité d'égalité des humains et de l'inscrire dans le droit. Et il y a la vie des hommes: elle est caractérisée par la transgression! Vie humaine et vies des hommes sont donc deux chapitres bien différents, mais complémentaires.

Puisque les hommes sont libres de choisir entre le bien ou le mal, ils peuvent transgresser à tout instant. Le judaïsme montre en son cœur la dualité transgression/repentir (Téchouva). Raphaël DRAÏ dit que le judaïsme énonce trois injonctions: l'injonction de la connaissance, l'injonction de la prudence et l'injonction du discernement. L'injonction de la connaissance est inscrite dans les Proverbes 3:6 de Salomon: "Par toutes les voies, connais-le"  בְּכָל־דְּרָכֶיךָ דָעֵהוּ וְהוּא יְיַשֵּׁר אֹרְחֹתֶיךָ

Le juif ne peut avoir aucune limite dans sa volonté de connaissances: scientifique, littéraires, philosophiques...Toutes les connaissances. Il y a 3000 ans, Dieu donne la Torah, il s'adresse à l'ensemble du peuple d'Israël. Il dit à Moïse que le rôle des Maitres d'Israël sera de découvrir à travers leur raisonnement et leur travail, les différents aspects de la Vérité. Il énonce le double principe de la transmission et du monde de l'Étude, du questionnement. Dans la cabale, les trois premières séphiroth sont  la Khokhma חכמה  (sagesse), la Bina בינה  (intelligence) et Daat  דעת  (connaissance). C'est une mitzva, une recommandation que de connaitre. Mais il y a la prudence, celle qui ordonne de ne pas consommer le fruit de l'arbre de la connaissance dans le Gan Eden, le jardin des délices. L'être humain placé dans des conditions primordiales se heurte à cette injonction. Enfin le discernement représenté par la prière de fin de shabbat, la Havdala ou prière du discernement. Le verbe lehavdil להבדיל qui signifie discerner. Le juif est donc au cœur d'une dialectique entre deux injonctions contradictoires et une troisième résolutoire. La dialectique -grecque ou juive- créée un dynamisme de la pensée, une énergie et un mouvement d'ouverture. Mais elle peut conduire à la folie, à l'excès, la démesure. Maïmonide disait que "l'être humain est le seul élément du vivant qui soit doté de folie". Et Montesquieu dans l'esprit des lois affirme que " l'Homme est le seul être qui transgresse les lois dont il se dote".

 

 


Les Lumières se pensent universelles et dans un mouvement d'utopie politique, elles proposent la généralisation de la démocratie sur la Terre, quelques soient les cultures indigènes parfois plurimillénaires. Dans un mouvement totalement contradictoire, la pensée moderne française s'affiche aussi en parangon du respect profond de la diversité culturelle. Ainsi nos philosophes politiques invoquent sans sourciller les Lumières universalistes et le respect du singularisme des peuples et cultures au nom de... Toujours le débat entre singulier et pluriel, collectif et individualiste, socialisme et anarchisme. 

Après le prosélytisme purement chrétien, il y a le progrès qui lui est judéo-chrétien. L'idéal de progrès des Lumières s'inscrit aussi dans le prolongement du judéo-christianisme. Prolongement critique certes, mais prolongement dans la démarche. L'idée de l'espoir sous-tend le messianisme juif, l'espérance est un pilier du christianisme. La plupart des civilisations sont fondées sur leur passé. Cœur de leur culture. Le judaïsme est par essence tourné vers le futur. Avec le messianisme et l'espérance, le monde peut changer, l'Homme peut agir dans le sens du progrès, à l'inverse de la pensée grecque marquée par le fixisme, le déterminisme, la tragédie. Curieusement d'ailleurs, la révolution philosophique grecque, qui fut LE progrès majeur de l'humanité, ne pense pas le progrès. Les astres et le ciel ont déjà tout écrit. 

Avec les Lumières, l'homme pense par lui-même, et le progrès de la civilisation conduira au progrès de l'Homme. La quête du bonheur évince celle du salut de l'âme. Plus question de subir une vie de mortification pour rejoindre un hypothétique paradis post mortem. Les philosophes dénoncent le mythe catholique du péché originel, censé justifier la rareté du plaisir sur terre, et ils revendiquent un droit au bonheur pour l'individu. La grande vaincue des Lumières, avant la monarchie, c'est l'Église catholique. Le droit divin cède le pas au droit naturel. Mais nous constatons a posteriori que ce raisonnement libérateur débouche sur d'autres complexités. Bonheur individuel contre malheur du péché originel, liberté contre aliénation, raison contre obscurantisme, progrès contre immobilisme, c'est plus compliqué que ça. 

Avec sa deuxième topique, FREUD, éclairé par les leçons de la première guerre mondiale, a mis fin au fantasme des Lumières. Nous ne cherchons pas toujours notre bonheur et notre masochisme peut nous porter vers la recherche de la souffrance, de la douleur ou de la mort.