Dernière mise à jour de la page: 23 décembre 2009
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LECTURE DES ÉCRITS De Jacques LACAN
Docteur Jack BOULET
Ancien Interne des Hôpitaux
Assistant des Hôpitaux
Chef de Clinique à la Faculté
"La psychanalyse, expérience unique, au demeurant assez abjecte, mais qui ne saurait être trop recommandée à ceux qui veulent s'introduire au principe des folies de l'homme, car, pour se montrer parente de toute une gamme d'aliénation, elle les éclaire."
LACAN
PRÉFACE
L'entrée dans la spécialité psychiatrique bouleverse le champ médical acquis ou tout du moins l'élargit en un champ de connaissance plus vaste où s'entremêlent la psychologie, l'ethnologie, la sociologie, la linguistique et d'autres logies ou tiques.
Mais au sein de la spécialité il est une approche de la réalité humaine que moins que tout autre le psychiatre ne peut négliger, c'est la psychanalyse. Freud depuis longtemps a dénoncé à son endroit une résistance, en ce qu'elle vient troubler le projet initial de l'individu qui est celui de sa méconnaissance pour s'assurer d'une illusoire quiétude. La révolution freudienne fut scandaleuse, pestiférante selon ses propres dires, à tel point que le mouvement analytique lui-même a fini par élaborer sa propre défense dans un affadissement qui trouva son couronnement dérisoire dans "l'Egopsychologie ».
C'est incontestablement le mérite de Lacan que d'avoir ressourcé la psychanalyse en opérant un véritable retour à. l'essence même de l'œuvre de Freud. Il n'est plus possible de se confronter à la psychanalyse sans du même coup devoir se repérer par rapport à cette œuvre. Les Écrits sont inévitables. Cependant à le faire sérieusement il faut s'employer et ne pas se contenter de quelques formules toutes faites. Pour progresser dans ce travail et lui conférer un certain caractère personnel nous nous sommes donnés comme projet de lire Lacan dans une perspective déterminée en y repérant la place qu'y tient l'Altérité, en nous efforçant de suivre au plus près le texte lacanien que nous rapportons dans de fréquentes citations recoupées, ce qui donne parfois à notre propos le tour du commentaire. L'exégèse d'un tel texte n'est pas en effet facile. Le premier écueil de cette œuvre est le style lacanien qui souvent déconcerte et exaspère. Il s'agit d'un style ésotérique au possible, mais d'une incomparable richesse où se pratique sans cesse le projet lacanien qui est celui de "régénérer le signifiant". On gagne à entendre les Écrits du prophète du retour à Freud comme une parabole.
A l'occasion de cette préface nous poserons quelques jalons biographiques concernant Jacques LACAN et son œuvre.
Jacques LACAN est né à Paris le 13 avril 1901, dans une famille dit-on de la grande bourgeoisie. Il fit ses études secondaires au collège religieux Stanislas, puis entreprend des études médicales et se spécialise en psychiatrie sous la direction, en particulier de Clérambault.
En 1932, LACAN présente sa thèse de médecine : "La psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité". A la même époque il fréquente le milieu surréaliste. Il entre à la Société Psychanalytique de Paris, fondée en 1926.
En 1936, au Congrès de Marienbad il présente une communication : « Le stade du miroir » qui connaîtra les déboires que nous dirons dans notre premier chapitre.
En 1953, au Congrès des Psychanalystes de Langue française tenu à Rome, LACAN est chargé de présenter le rapport de la Société Psychanalytique de Paris. Des divergences apparaissent à propos des conceptions de la formation de l'analyste. LACAN est contraint de prononcer son rapport "Fonction et champ de la parole et du langage" devant l'Institut de Psychologie de l'Université de Rome. Une rupture orageuse se produit au sein de la Société aboutissant à la création d'une nouvelle société : la Société Française de Psychanalyse. Les travaux étaient en grande partie inspirés par LACAN. Une seconde discorde va apparaître alors dans la Société Française sous l'influence de la Société Internationale qui s'acharne à mettre en doute l'expérience psychanalytique de LACAN. Cette discorde aboutira à une nouvelle rupture dans laquelle éclatera la Société Française. D'un côté se forme l'Association Française de Psychanalyse affiliée à l'Internationale, tandis qu'est créée, en 1963, par LACAN, l'Ecole Freudienne de Paris.
Dès lors les séminaires de LACAN, chargé de cours à l'Ecole des Hautes Etudes, attireront un nombreux public à l'amphithéâtre de I’ École Normale Supérieure. La plupart de ses travaux paraissent dans les "Cahiers pour l'Analyse".
En 1966, sont édités les "ÉCRITS" qui ouvrent la pensée lacanienne à un vaste public.
En 1968 est fondée la revue "Scilicet". Si pendant longtemps l'enseignement lacanien a été restreint au mouvement psychanalytique, à partir de 1966, par les "Écrits", il gagne l'intelligentsia parisienne et se trouve récupéré par le mouvement structuraliste que l'on peut dire né sur les bords de la Seine entre 1960 et 1966 dans le Ve et Vie arrondissement. La linguistique structurale fondée par Ferdinand de Saussure, l'ethnographie structurale avec Lévi-Strauss, la psychanalyse "structurale" avec Lacan, les travaux de Foucault, ceux de Louis Althusser, en constituent les axes essentiels. Hors la psychanalyse, la linguistique contemporaine et l'anthropologie sont les références essentielles de Lacan, auxquelles il faut adjoindre sa vaste culture littéraire et philosophique, en particulier hégélienne.
INTRODUCTION
La réalité psychique s'est longtemps vu assigner un lieu, celui de la CONSCIENCE. Toute une tradition humaniste, philosophique ou psychologique en témoigne. Ce lieu a été celui où s'est affirmée la subjectivité. Lieu du "se sentir exister" ou de la certitude d'être telle que la pose le COGITO. A ce lieu a été dévolu une fonction de maîtrise quant à la destinée du sujet.
Dans ce champ de la conscience, un moi souverain a longtemps régné. Il lui appartenait cette fonction de reconnaissance d'où se posent l'identité, l'ipséité, la moitié du sujet. Cette instance qui se confondait avec ce qu'il y a d'être dans l'homme posait ce dernier comme un, unique, même, qui se distinguait de l'autre, autrui ou monde. Ainsi s'élaborait une perspective dualiste de soi et du monde.
Ce qui était dévolu à la conscience devra, après Freud, être entièrement repensé dans le cadre de sa théorie selon laquelle un INCONSCIENT, méconnu du sujet de la conscience, exerce sur la pensée, les jugements, les comportements de l'homme, un effet décisif. Descartes affirmait dans les "PASSIONS DE L'ÂME" qu'il n'était pas possible de vouloir quelque chose sans le savoir et qu'ainsi nous sommes responsables de nos volontés et de nos pensées. L'œuvre de Freud nous révèle que notre vouloir se construit à notre insu. Ni du désir, ni de sa discipline le sujet n'a de commandement. Ce que reprend Lacan et qu'annonce Freud c'est cette révolution que lui-même référera quant à ces effets à une véritable révolution copernicienne dans son article "Une difficulté de la psychanalyse" : il y a un centre, un lieu dans l'homme qui exerce sur l'homme, à son insu son pouvoir, ce lieu, cette "autre scène" c'est l'inconscient. Vacille alors L’unité arrogante du cogito, ce que Lacan traduit par cette formulation caricaturale : "je pense ou je ne suis pas, donc je suis ou je ne pense pas".
Le véritable sujet c'est celui de l'inconscient. C'est d'abord cette "altération" du sujet classique que Lacan réactualise dans son retour à Freud. "L'autre scène" est pour le "sujet" conscient, altérité, autre ; cet Autre, cette Altérité au cœur même de l'homme c'est l'inconscient freudien.
L'homme est jeté au monde en proie à une passion : celle d'être. Il tente de la résoudre dans sa quête d'identité ; ce manque-â-être qui le spécifie il s'évertue sans cesse d'y mettre un terme.
Au moment de l'imaginaire un leurre y pourvoit pour un temps au prix d'une aliénation mortifère, c'est la fascination narcissique. L'altérité ici c'est l'autre de cette image à laquelle s'identifie le sujet.
L'accès au symbolique vient l'arracher à cette fascination. Cette échappatoire n'est pas salvatrice car le sujet se perd à nouveau dans une nouvelle illusion. L'articulation au symbolique opère dans l'être une véritable scission, une fente, une Spaltung décisive qui constitue dans son acte l'inconscient. Le véritable sujet se trouve excentré et nous le verrons, la chose exclue, tandis que persiste l'illusion d'être le "je" des discours conscients ; ainsi aliéné dans l'ordre du signifiant le sujet y articule définitivement son manque et se condamne à être Désir. Le symbolique, qu'il s'agisse de l'ordre de la loi ou de l'ordre du langage, se donne à l'être comme altérité. Il s'agit en effet, comme le démontrera Lacan d'un ordre "EXTERIÉUR" et "AUTONOME" par rapport au sujet. Ce dernier en rien ne constitue l'ordre symbolique, mais au contraire c'est cet ordre symbolique qui pour le sujet est constituant. Le sujet n'advient que par et dans le symbolique dont il n'est pas à l'arché. Cet ordre symbolique médiatise les rapports du sujet et du réel.
L'inconscient apparaîtra comme une STRUCTURE, un ensemble organisé ou chaque unité se pose d'être différente des autres et dépendante de l'ensemble. Cette structure Lacan l'affirme être une STRUCTURÉ analogue à celle du LANGAGE.
Le procès d'identification, par lequel le sujet se donne de résoudre sa question d'être, recèle en son mouvement une ALTÉRATION. Le processus qui détermine mon ipséité se fonde paradoxalement sur une ALIÉNATION : « je me trouve en devenant autre ».
Se proposer l'étude de l'ALTÉRITÉ dans le champ lacanien consistera à repérer cette problématique essentielle. C'est la fonction et la place que tient dans ce champ ce que Lacan désigne du vocable Autre, soit à lire Autre avec un grand "A" ou Grand-Autre.
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