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Sigmund Freud et le B’naï Brith : vers une nouvelle identité juive- Dr Fabrice Lorin

Dr Fabrice Lorin

 

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A Marcel Lorin matricule 20014 rescapé de Buchenwald qui a  fondé avec Jean-Michel Rosenfeld  la Fraternelle des franc-maçons rescapés des camps de concentration.

 

 

 

Mes remerciements à la Loge Rambam-Maimonide du B'naï Brith de Montpellier

 

 

 

Sigmund Freud et le B’naï Brith : vers une nouvelle identité juive

 

Résumé : Freud rentre au B’naï Brith  en 1897, juste après la mort de son père Jakob, et il débute son auto-analyse la même année. Il a 41 ans. Le B’naï Brith  est son lieu communautaire. Les pères de cette génération se retrouvaient à la synagogue et les fils se rassemblent au B’naï Brith, la synagogue laïque de Freud et des intellectuels juifs viennois. Les juifs sans Dieu ont le même atavisme que leurs pères, le même gout de la discussion, de la Ma’hloket. Simplement les sujets changent, on ne parle plus de Torah ni de Talmud mais de problèmes de société, de philosophie, d’histoire des religions, de progrès scientifiques, de sionisme et de l’identité juive.

 

 

 

    Mme Cohen amène son fils Aaron chez le  pédopsychiatre. A la fin de la consultation le docteur lui dit : " Aaron souffre d’un complexe d Œdipe " Mme Cohen lui répond soulagée : " Ah tant qu’il aime sa mère c’est le principal !"

 

 

 

1- Freud et le B’naï Brith de Wien :

 

 

1-1  Sigmund Freud :

 

 

 

 

 

Freud est né en 1856. Son père est un ‘Hassid libéral, il porte le Schtreimel (bonnet de fourrure) mais il est convaincu des valeurs de la Haskala, les Lumières juives de Moise Mendelsohn.

 

Freud devient un médecin brillant mais, en 1897, il n’est toujours pas reçu au titre de professeur de médecine qu’il espérait depuis toujours. Il confirme qu’ « un professeur élève un homme au rang de demi-dieu auprès de ses patients » et il ajoute « chacun doit avoir un but pour son propre salut et j’avais choisi comme salut l’obtention du titre de professeur ». La vraie raison n’est pas dans son manque de compétence, mais  une décision impériale de limiter le nombre de juifs professeurs d’université. C’est le ministre de l’empereur François-Joseph qui bloque la nomination de Freud.

 

Début 1897 quelques mois avant son entrée au BB, Freud fait plusieurs rêves sur Rome. Son héros est Hannibal, « le général sémite symbolisant le conflit entre la ténacité juive et l’organisation catholique romaine ». Ajoutons que son père est mort en octobre 1896, et nous voyons le contexte de la vie de Freud avant son entrée au BB. Il est admis le 29 septembre 1897. Il entre pour contrer son isolement et supporter le « fardeau de l’ostracisme ». Il espère « un cercle d’hommes excellents avec un idéal élevé qui pourraient m’accepter en amitié malgré ma témérité. Votre loge m’était décrite comme un endroit où je pourrai trouver de tels hommes ». Face à l’antisémitisme, les juifs viennois ont une vie sociale avec les non-juifs dans l’espace public, mais ils  restent dans une vie communautaire dans leur vie privée.

Ainsi les premières années, Freud ne reçoit chez lui que des juifs. Son fils Martin confirme « je peux difficilement me souvenir d’un non-juif parmi les invités à la maison ».

 

Et le BB a alors un rôle de protection et de soutien mutuel. Knopfmacher, un ami de lycée et de l’université, affirme « sans l’antisémitisme, nous n’aurions jamais formé cette association ».

La fonction du BB devient donc pour Freud d’abord une consolation certes mais au-delà un lieu pour exposer ses travaux. Non seulement exposer, mais débattre et discuter comme dans tout lieu juif ! Le BB est un forum intellectuel pour l’élaboration de sa métapsychologie durant 5 années de grande créativité : 1897-1902.

 

Mais qu’est-ce que la métapsychologie ? Freud se dit que ce qu’il a découvert chez les névrosés, les malades mentaux fonctionne aussi chez tout être humain. La métapsychologie éclaire aussi le comportement des gens normaux. L’inconscient est à l’œuvre chez tous. « L’inconscient ne fait pas que perturber le comportement, et il faut admettre qu’il est la base générale de la vie psychique ». Son élaboration quitte la sphère des maladies pour englober l’universel. C’est une vraie intuition géniale.  Freud rejoint les grands penseurs de l’humanité. Comme Darwin constatant des évolutions animales différenciées selon les 13 Iles des Galapagos et qui en construit une théorie générale de l’évolution, comme Newton observant la chute de la pomme qui en construit une loi de la pesanteur et de l’attraction universelle, Freud découvre l’inconscient des malades et construit une métapsychologie valable pour tout être humain.

 

A propos du BB, Freud dira : « à l’époque où personne en Europe ne m’écoutait, et sans élève à Vienne, vous m’avez offert votre sympathique attention, vous avez été mes premiers auditeurs ».

Et il participe aux repas de l’association, il recrute 3 membres (Koenigstein, Rie, Hirschmann), il est membre du comité de justice et président du comité culturel. Il propose en 1901 un débat sur « Buts et objectifs du BB » puis en 1902 sur « le rôle de la femme dans notre association ». Les loges étaient alors uniquement masculines.

 

Freud participe à la création de la 2ème loge viennoise « Eintracht » harmonie, de 1900 à 1903.

 

 

1-2  Le B’naï Brith à Vienne 

 

La loge « Wien » (Vienne) a été fondé en 1895 comme 449ème loge de l’ordre international, 52 ans après la première loge new-yorkaise. La loge viennoise est fondée par des juifs allemands immigrés en Autriche qui l’appellent d’abord «  Bundes-Brüder » les frères de l’alliance. C’est plus tard qu’ils deviennent B’naï Brith les fils de l’alliance,  gardant les initiales BB.

Le nom allemand montre que les fondateurs insistent sur la valeur de l’unité et de l’amitié plutôt que sur la religion juive. La procédure intègre d’abord dix juifs viennois dans la loge de Prague ; puis Edmond Kohn créera la loge. Il est gynécologue et il propose à Freud dès 1895 d’y entrer. Freud décline la première proposition.

 

 

Trois hommes vont présider le BB viennois et laisser leur nom : Kohn, Ehrmann et Braun. Tous les trois sont des amis intimes de Freud.

 

Kohn est le fondateur. Il veut que le BB soit « une phalange de juifs intelligents et éduqués avec de hauts principes, et une société éthique basée sur et à travers le regard du judaïsme, une protestation éloquente et énergique aux critiques contre le judaïsme ». La loge de Vienne est fondée quand le chiffre de 50 membres est atteint.

 

Puis Ehrmann. Dans le manifeste intitulé « Was wir wollen » ce que nous voulons, Ehrmann le nouveau président et ami intime de Freud souhaite stimuler le retour au judaïsme à travers le BB de certains isolés. Il reconnait l’héritage de l’humanisme, des Lumières, de l’universel mais il laisse sans résolution la question des relations entre le BB et le reste de la société. Comment peut-on promouvoir l’union et l’universel et rester dans une singularisation strictement juive ? Ce sujet a divisé les frères de la loge viennoise pendant les premières années. Freud est lui-même exposé à la question fondamentale de sa propre identité juive, la relation entre l’attachement juif et les idéaux humanistes universels.

 

Par ailleurs, ils soutiennent un programme de charité et d’assistance économique auprès des juifs viennois et des juifs venus de l’Est, du Yiddishland et de la zone de résidence russe. C’est une zone où sont confinés des millions de juifs, qui s’étend de la Lituanie, Pologne, Biélorussie, Moldavie, Ukraine et l’ouest de la Russie. Ils vivent dans les Shtetls (villages) et ils sont une cible aisée des pogroms.

 

Le BB viennois se donne pour but de réunir le peuple juif, ils sentent que l’émancipation et l’assimilation seront une menace pour l’idée et l’idéal d’unité du peuple juif. Il devient donc une agence pour l’emploi pour les immigrants juifs. A titre d’exemple, l’agence du BB de Vienne pourvoit à 13 000 emplois les premières années. La fraternité monte aussi une agence de prêt d’argent, une agence de traitement de la tuberculose et de prise en charge des orphelins. Ils savent que les juifs sont victimes d’un « boycott social » et l’organisation pourvoit aux défaillances volontaires de l’Etat.

 

Sur le plan philosophique, Freud et ses amis appartiennent à l’association de lettres allemandes « deutschnationale Leseverein », d’orientation libérale. Ils pensent que la religion est obsolète ou tout au plus accessoire. Le livre d’Esther pourrait être leur livre car il a la particularité de ne jamais évoquer le nom de Dieu. Le livre d'Esther confirme que l'humanité a quitté l'Age des prophètes pour entrer dans l'Age de l’intelligence et de l’Étude. Un âge débarrassé de la pensée magique et de croyances occultes.

 

Leur second grand débat interne est sur le sionisme. Theodor Herzl a l’âge de Freud, il est né Budapest, son père est un religieux libéral comme le père de Freud. Il y a une correspondance entre Freud et Herzl, correspondance en allemand et pas encore traduite, mais les  lettres sont pleines de respect et de soutien. Au BB de Wien, plusieurs frères veulent un lien plus fort entre la loge et le sionisme. Les uns pensent que le BB est un refuge dans un environnement hostile, les autres frères, sionistes,  affirment que le refuge doit être hors de cet environnement. Hors de l’Autriche, en Palestine.

Mais tous se retrouvaient pour dire que les juifs sont le seul peuple à ce jour, capable de soutenir et d’exercer des idéaux nobles, avec un sens de la singularité et de la supériorité remarquable.

 

Les intellectuels juifs viennois ne sont plus religieux et ils tentent de définir les caractéristiques de l’identité juive, quand un homme n’est plus religieux.

Ehrmann, président de la loge,  avance l’idée que la sélection darwinienne a promu une population juive possédant un esprit dynamisé par « un élan vital juif ».

Puisque la religion n’est plus le vecteur de la judaïté, comment est-on juif ? La question de l’identité est le fil conducteur des intellectuels juifs athées viennois.

 

Ludwig Braun devient président de la loge et médecin personnel de Freud dans les années 20 ; il va tenter de poursuivre la réponse à cette question de l’identité. Il a écrit un texte « die persönlichkeit Freuds und seine Bedeutung als Bruder » la personnalité de Freud et son importance comme frère. Braun inscrit la judaïté dans trois dimensions :

1- un esprit d’indépendance à l’égard de la religion des dogmes. Le seul guide d’un juif est sa morale intérieure

2- une détermination courageuse à combattre le reste de la société

3- le sens du tout, de la globalité (Das Ganze : le tout). Le « Ganzjude », le juif du tout, est capable de discerner derrière les fragments épars et contradictoires en surface, l’unité et l’indivisibilité de la nature.

Braun pense que ces trois caractéristiques sont la base du dynamisme du juif, expliquant pourquoi tant de juifs ont été martyrs de la liberté.

 

Freud sera profondément influencé par la recherche d’une « nature juive », associant l’élan vital juif d’ Ehrmann et le Ganzjude de Braun.

 

Cependant pour son 70ème anniversaire en 1926, Freud est gêné par l’éloge excessif que lui fait la fraternité ; il dit « c’est comme si j’étais un Grand Rabbin craignant-Dieu,  un héros national ». Car pour la Fraternité, Freud illustre parfaitement le « Génie juif ».

 

Quels sont les exposées de Freud au BB ?

Il a fait 8 exposés, souvent issus de ses propres travaux avant publication.

Les deux premiers sur l’interprétation des rêves, le 3ème sur l’oubli, puis la vie psychique de l’enfant, Emile Zola, la chance et la superstition, nous les juifs et la mort en 1915 en pleine guerre, il dit alors ce mot d’esprit « quand on demande son âge à un juif, il répond entre soixante et cent-vingt » et raconte cette histoire : « une mère voit son fils lui mentir après être tombé de l’échelle, elle va voir le Rebbe pour être conseillée et aidée face au mensonge de son fils. Le Rebbe lui répond bien sur par une question "mais  dis-moi pourquoi un garçon juif est sur l’échelle ? ».

 

 

Plus tard Freud va créer son groupe d’élèves avec Jung, Binswanger, car il veut que sa découverte soit universelle et ne reste pas une « science juive ». Cependant il dira à Abraham : « c’est plus facile pour toi de suivre mes idées que pour Jung ».

 

Freud pense que les juifs doivent être à l’avant-garde et « préparer la terre ». Bien qu’athée, il croit une des plus vieilles traditions : tous les juifs, nés ou à naître, étaient présents au Mont Sinaï et acceptent le «  joug de la loi ».

Freud a un pied dans un passé lointain et l’autre dans l’avenir. C’est pour lui la définition du juif. Le BB est comme toute structure communautaire un moyen de supporter le fardeau de l’antisémitisme.

 

 

2- Sigmund Freud et l’identité juive

 

Dans les années 20-30 Freud fait un retour vers le monde juif mais à travers ce qui peut apparaître en première lecture comme une provocation : l’essai sur Moise et le monothéisme.

 

 

Moise et le monothéisme : il faut le lire comme un document psychologique sur la vie intérieure de Freud, et son identité juive. Comme une histoire de cas, un dernier cas qui serait l’homme Freud lui-même. Mais aussi une prise de position publique sur le judaïsme à un moment où l’histoire prend un tour tragique.

La démarche de Freud est talmudique, il rédige un véritable midrash, réécrivant l’histoire de Moise, pour comprendre le sens secret de l’histoire du peuple juif, le secret, le Sod en hébreu.

Mais il est atteint de ce que j’appelle « la tentation Spinoza » : bousculer le monde juif, en provocateur de génie. Là où Spinoza en philosophe rationnel affirme que la torah n’est pas une révélation divine mais une construction humaine, Freud assène la quatrième destitution au peuple juif. Il avait asséné la 3ème à l’humanité, à la suite de  Copernic et de Darwin. Copernic a annoncé que l’humanité et la planète terre ne sont pas au centre de l’univers, Darwin affirme que l’homme est un animal en évolution, et Freud que l’homme est mu par son inconscient. La 4ème destitution est donc pour le peuple juif : il lui annonce plusieurs scoops : premièrement Moise n’était pas juif mais égyptien, deuxièmement le peuple juif n’a pas inventé le monothéisme car le véritable auteur est Akhenaton, troisièmement il n’est donc pas le peuple élu par Dieu et enfin quatrièmement le peuple juif a tué Moise.

 

Avec le « Moise », beaucoup ont évoqué la profonde « ambivalence »  de Freud à l’égard de son identité juive. Il écrit à son fils « les juifs se sentiront très offensés par ce texte ». Pourtant il s’est lui-même à plusieurs moments de sa vie identifié à Moise. Mais également au Rav Ben Zakaï, qui a reconstruit le judaïsme à Yavné, après la chute du second temple de Jérusalem. En niant le fait que Moise était un hébreu, Freud désire-t-il une autre filiation ? Freud se demande « pourquoi la psychanalyse n’a pas été découverte par un homme pieux mais par « einen ganz gottlosen Juden » ?

 

Comme tous les intellectuels ashkénazes de la Mittel Europa, Freud est l’héritier de la Haskala, les Lumières juives depuis Moses Mendelsohn. Ce mouvement intellectuel va balayer le monde juif et inventer le « gottloser Jude » le juif laïc et athée. Et ils vont trouver des substituts laïcs variés depuis les « Wissenshaft des Judentums » les sciences juives, en passant par le sionisme, le socialisme, la philanthropie, le BB ! La culture yiddish ou la cuisine juive (Heinrich Heine « j’aime mieux votre cuisine que votre religion ». En réalité c’est la création du « juif psychologique », coupé du contenu cultuel et des textes traditionnels. Le « caractère » juif se substitue au juif religieux.

 

Freud épouse Martha Bernays. Elle est la petite fille du grand Rabbin de Hambourg, le célèbre ‘Hakham de Hambourg Isaac Bernays.

 

 

Durant leurs fiançailles Freud lui demande d’arrêter tous les rituels juifs, la gronde si elle refuse d’écrire à Shabbat, la pousse à manger du jambon, car il veut faire d’elle une « mécréante ». Et il veut un mariage civil, pas religieux. En même temps il lui écrit « quelque chose d’essentiel…ce judaïsme si plein de sens et de joie de vivre, n’abandonnera pas notre foyer ». En 1925, il écrit « j’ai toujours éprouvé un fort sentiment d’appartenance à mon peuple, et l’ai toujours cultivé chez mes enfants. Nous sommes tous restés de confession juive ».

 

Sa correspondance inédite avec Teodor Herzl montre l’estime dans laquelle il tenait le père du sionisme. Il lui écrit la « haute considération que je porte depuis des années…au combattant des droits de notre peuple ». Freud a accepté immédiatement que son nom figure dans le conseil d’administration de l’Université Hébraïque de Jérusalem, et il a souvent exprimé sa sympathie pour la cause sioniste « je me réjouis de la prospérité de nos colonies de peuplement. Cependant je ne crois pas que la Palestine deviendra un jour un Etat juif…il aurait été plus raisonnable de créer un foyer juif dans une terre moins chargée  de signification historique ».

 

 

Dans une lettre à Max Graf le père du célèbre cas du petit Hans il écrit « si vous ne laissez pas grandir votre fils comme juif, vous allez le priver de ses sources d’énergie qui ne peuvent être remplacées par rien d’autre. Il aura à se battre comme juif, et vous devez développer en lui toute l’énergie dont il aura besoin pour ce combat ».

 

Après l’Anschluss en 1938, Freud compare la perte de Vienne à la destruction de Jérusalem.

 

Moise a-t-il créé le juif ?

En 1937 Freud écrit « j’ai commencé à me demander comment les juifs ont acquis leurs caractères et je suis remonté aux toutes premières origines ». Il considère la religion comme une névrose obsessionnelle universelle. Avec Totem et tabou, il découvre l’origine dans le meurtre œdipien du père de la horde primitive, dévoré par ses fils bientôt rivaux entre eux. Si l’origine de la religion en général réside dans le meurtre du père primitif, alors l’origine du judaïsme pose un parricide de même nature : le meurtre de Moise par les juifs.

 

Quand on reprend les peintures et gravures classiques sur Moise, il brise les tables de la loi. Mais Freud brise non pas les tables, mais Moise lui-même !

Freud s’inscrit dans le mouvement de la « critique biblique ». C’est une approche non pas théologique mais un héritage de Spinoza, associant histoire, mythologie, anthropologie etc.

 

Les juifs ont-ils tué Moïse ? Curieusement dans le Zohar, le Rabbi Shimon Bar Yo’hai (IIème siècle), élève de Rabbi Akiva, précurseur de la kabbale, a écrit le même midrash ! 2000 ans avant Freud, il dit que chaque génération de juifs veut tuer Moïse, mais n’y arrive pas. Et d’ajouter que le juif a donc en lui une pulsion d’assassin, tendance interne contre laquelle il doit lutter.

 

Les 3 meurtres de Freud.

Chaque meurtre est à l’origine d’une religion.

1er meurtre : Le père de la horde primitive est tué à origine du polythéisme

2ème meurtre : Moise est tué par les juifs à   origine du judaïsme

3ème meurtre: Jésus est tué à origine du christianisme

 

Que cherche Freud après la destruction du corpus mosaïque ?

Il veut chercher le cœur de l’identité juive, du caractère juif dépouillé du religieux, le socle commun à tous les membres du peuple.

 

Nietzsche nous dit que tout sujet de recherche est un aveu autobiographique. Alors disons que Freud, au soir de sa vie, veut déchiffrer une énigme : pourquoi bien qu’incroyant, se sent-il si juif ? Après avoir résolu l’énigme du Sphinx, l’énigme d’ Œdipe, il veut percer l’énigme sinaïtique. Pour cela il retourne au Livre des livres, il revient vers son père Jakob qui lui avait offert la Bible familiale. Son chemin est un exemple d’ « obéissance après coup ».

 

Au final, Freud n’est pas si iconoclaste qu’il  apparaît car il confirme que les juifs ont bien été élus par Moise l’égyptien, et que s’ils n’ont pas créé leur religion, cependant leur religion a fait d’eux ce qu’ils sont. Il s’éloigne donc du judaïsme libéral qui reste bien embarrassé par la notion d’élection.

 

Pour Freud, le peuple juif garde une place centrale car le retour du refoulé du meurtre originel ne s’est produit qu’en eux, avec une conséquence majeure pour le destin de l’humanité. Le peuple juif est donc doublement élu : d’abord par Moise l’égyptien puis par le retour du refoulé chez le seul peuple juif. Freud rédige en réalité une nouvelle théologie de l’histoire juive dans laquelle l’inconscient prend sa place, plus qu’un simple midrash, une nouvelle Torah. Suprême hérésie pour certains, digne du traité théologico-politique de son prédécesseur Spinoza. Au fond à travers la réécriture du personnage Moïse, Freud tente de voir à travers les couloirs de l'Histoire, séduit par la place de visionnaire.

 

 Il y a un détail qu’à ma connaissance, aucun historien n’a relevé, c’est le prénom hébraïque de Freud. Ce n’est pas Simon dérivé de Sigmund. C’est Shelomoh, Salomon, le prénom de son grand-père donc du père de Jakob Freud, Salomon, le constructeur du Temple. Nous savons combien le choix du prénom peut être porteur de sens et du désir parental quant à la progéniture. Si tous les Shlomo n’ont pas bâti de temple, reconnaissons que Freud a bâtit un temple intellectuel, celui de la psychanalyse. « C’est après la destruction du temple visible que l’invisible édifice du judaïsme pu être construit » (lettre à Marthe 1882). Pour Freud le « progrès est dans la vie de l’esprit ».

 

Mais avant Freud et Spinoza, un autre juif de génie, un traître pour certains, Saul de Tarse devenu l’apôtre Paul a inventé le christianisme et lui aussi réécrit la Torah. Les prophéties d’Elie et d’Isaïe annoncent Jésus. Freud s’inscrit donc dans les pas de Paul, de Spinoza, à universaliser une géniale découverte. Il a d’ailleurs une admiration pour Paul qui a comprit que la mise à mort de  Jésus est le retour du refoulé de la mise à mort de Moise. Le judaïsme est la religion du père, là ou le christianisme est la religion du fils. « Paul le continuateur du judaïsme devint aussi son destructeur ». Le christianisme de Paul représente un progrès pour Freud, mais après Paul le christianisme régresse car il incorpore le culte païen de la déesse mère (la vierge Marie) et plusieurs figures du polythéisme. C’est la revanche des prêtres d’ Amon après la chute d’Akhenaton. L’Egypte reconquiert Rome.

 

Avançons vers l’identité juive laïcisée que Freud dessine. J’ai distingué six contributions freudiennes à définir une identité juive transmissible :

1- Chercher et découvrir

2- Une exigence éthique jamais dépassée

3- Une élection optimiste

4- L’interdiction des images et l’abstraction

5- Une combativité

6- La transmission génétique de caractères acquis

 

1- Chercher et découvrir : Dans une lettre à sa fiancée, il écrit en 1883 « je vais passer le reste de mon apprentissage à l’hôpital à la façon des goyim (non juifs), modestement, en apprenant et en pratiquant les choses ordinaires, sans m’efforcer de faire des découvertes ni de trop approfondir les choses ». Pour Freud le juif cherche, approfondit et veut découvrir. En 1913, il écrit à Ferenczi « certes il existe de grandes différences entre l’esprit juif et l’esprit aryen…de petits écarts dans la façon de concevoir la vie et l’art ». Freud conçoit l'identité juive comme une identité évolutive. Le juif doit toujours lire, apprendre, évoluer, avide de connaissance et d'avancer. Une identité évolutive, à l'inverse d'une identité compacte, figée et définitive. Le XXIème siècle nous montre combien les identités de genre, de culture, de religion, de communauté devront être évolutive au risque de disparaître si elles restent en l'état.

 

2- L’exigence éthique : du judaïsme religieux, il extraie l’exigence éthique qui mène à « des hauteurs éthiques …inaccessibles aux autres peuples antiques ». Les dix commandements sont pour Freud le fondement d'une civilisation et la sortie de la barbarie. En psychanalyste, il avance que l'amour a été le moyen par lequel l'Homme a pu s'extraire de la barbarie, passant de l'égoïsme à l'altruisme.

 

3- L’élection : elle donne aux juifs, en dépit de l’antisémitisme corollaire, « une confiance particulière dans la vie…une sorte d’optimisme ; les gens pieux parleraient de confiance en Dieu ».

 

4- L’interdiction des images : elle entraîne un renoncement aux pulsions, à la vie sensorielle, une sublimation ouvrant à une tendance à l’abstraction « Geistigkeit » entre intellectualisme et spiritualité. Avec ce terme, Freud maintient une ambiguïté. Car au fond sa conviction est que la psychanalyse est une science matérialiste. Freud est un matérialiste et pas un spiritualiste. Le caractère juif n’a plus besoin de la religion qui a accompli sa mission en ayant formé l’identité juive. Une fois la religion fossilisée et disparue, le caractère juif n’a plus qu’à se transmettre génétiquement.

 

5- La combativité : le souvenir de l’humiliation de son père un jour de Shabbat lorsqu’un goy a jeté son Streimel (bonnet de fourrure) dans la boue, reste vivace. Freud sera toujours combatif et agressif à l’égard de l’antisémitisme. En 1913, il écrit à Sabina Spilrein « si votre enfant est un garçon, il deviendra un inébranlable sioniste ».

 

6- L’hérédité : Freud est persuadé que ce socle juif est héréditaire et indélébile puisqu'il persiste même chez les « juifs psychologiques » athées. Curieusement Sigmund reste profondément lamarckien, il croit en la transmission génétique des caractères acquis. Pour mémoire, Darwin pense que le génome mute sous l’effet de l’environnement et du hasard. Lamarck postule qu’une expérience vécue peut laisser une trace dans la descendance. Depuis des travaux récents en biologie, nous savons que la transmission des caractères acquis est possible.

Mais dans les années 30, bien que le darwinisme soit roi, que dit Freud ? Que la Révélation sinaïtique, comme les expériences de l’exil, de la Galout, ont durablement marqué le peuple et l’identité : « La Palestine…nous sortons de là…nos ancêtres ont habité là-bas un demi-millénaire, peut-être un millénaire entier et il est impossible de dire ce que nous avons emmené en héritage, dans le sang et dans les nerfs de notre séjour dans ce pays » (lettre à Arnold Zweig 1932).

 

Dans le cadre de notre recherche, nous avons découvert le point de vue freudien à l’égard de l’islam : pour Freud, l’islam est dépourvu du meurtre d’une figure paternelle « la fondation de la religion mahométane, m’ apparaît comme une répétition abrégée de la fondation de la religion juive…(dont) le développement intérieur s’arrêtât bientôt parce qu’il manquait l’approfondissement que produisit, dans le cas du peuple juif, le meurtre du fondateur de la religion ».

 

Enfin d'autres traits de caractères constitutifs de l'identité juive ont été décrit par la suite par d'autres auteurs. Citons rapidement le culot et l'insolence ('Huzpa), l'innovation ('hidoush) et la proactivité (Victor Frankl). Trois traits de caractères au demeurant tout à fait applicable à l'homme Sigmund Freud. Mais au-delà de l'aspect généraliste et caricatural de telles descriptions, il est néanmoins intéressant de comprendre comment de telles caractéristiques ont pu se constituer et se transmettre.

 

 

En conclusion,

A travers sa participation aux travaux du B’naï Brith comme dans la réflexion de son essai sur Moise, Freud tente de définir un nouvel homme juif, celui du 20ème siècle, un juif athée, un juif psychologique, et qui pourtant se sent farouchement juif. Il avance que la judéité peut se transmettre indépendamment du judaïsme. Et la judaïté est interminable à l’échelle du temps. Malgré une rupture définitive et irréparable d’avec la Tradition, Freud explore son identité et par là, comme tous les grands chercheurs, il nous ouvre des portes sur notre propre identité.

 

 

 

Bibliographie :

*Jewish origins of the psychoanalytic movement, Dennis B Klein, The University of Chicago press, 1985

*Le Moïse de Freud: Judaïsme terminable et interminable, Yosef Hayim Yerushalmi,  1993

* Freud (1856-1939) au B’nai B’rith, 17 Octobre 2011, Alain Lellouch, mentor de la Loge Ben Gourion  http://www.bbfrance.org/Freud-1856-1939-au-B-nai-B-rith_a24.html

 

 

Mis en ligne le 20 mars 2016 

 
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